
Crédit photo : Tamara Kulumbegashvili/IJF
Invité par la fédération internationale de judo (FIJ) et son nouveau responsable de la commission d’arbitrage (l’Ouzbek Armen Bagdasarov dont vous pouvez retrouver l’interview dans le magazine n°119 actuellement disponible), L’Esprit du Judo a assisté cet après-midi au dojo Awazu, de 17h à 19h30, au séminaire arbitral qui précédait le Grand Chelem de Paris.
Deux heures et demi instructives, en compagnie des arbitres qui officieront ce week-end, des représentants de la commission des entraîneurs de l’UEJ – dont l’Israélien Shany Hershko -, de l’Allemand Richard Trautmann (responsable de l’équipe masculine azerbaidjanaise), des superviseurs de la FIJ, de Cathy Mouette, responsable de la commission d’arbitrage de l’UEJ, de Jean-Jacques Rusca, directeur de la direction nationale de l’arbitrage…
Alors qu’un nouveau règlement était mis en place lors du Grand Chelem de Paris 2025, ce séminaire, mené par Daniel Lascau, ancien responsable de ladite commission et désormais responsable Éducation en charge de la IJF Academy, a permis de préciser les ajustements décidés début janvier ainsi que leur application concrète. Ces précisions ont clarifié ce que nous pressentions : sans trop avoir l’air d’y toucher, la FIJ a entamé un changement profond de paradigme de son modèle d’arbitrage, voire même une petite révolution. Est-ce qu’elle passera dans les faits ce week-end ? Nous serons tous aux premières loges pour en juger.
Et si les actes suivent les décisions entendues cet après-midi, ce sera intéressant à suivre, avec un retour vers beaucoup de ce que L’Esprit du Judo défend, ce qui risquent aussi de mettre en difficulté les combattants mal préparés.
Comme d’habitude, le séminaire a abordé de nombreux points de détails, mais voici les cinq points qui nous paraissent essentiels pour comprendre ce qui va se passer sur le tapis ce week-end :
1) La possibilité de sanctionner une attitude passive en ne-waza
Elle était sur toutes les lèvres, mais c’est l’arbitre hongrois qui posa la question sur ce qu’il fallait comprendre quand la règle évoque le fait que : » le travail en ne-waza doit être pris en compte au même niveau que celui en tachi-waza « . Un shido pour passivité pourra être donné au judoka à l’attitude défensive/négative. Ce qui veut dire qu’un « combattant actif et dangereux au sol – par exemple enchaînant deux actions fortes en clé de bras et immobilisation, même si il ne va pas au bout – pourra voir son adversaire sanctionner d’une pénalité si celui-ci est uniquement défensif. » Une position que défendait Armen Bagdasarov, arguant que l’appréciation du travail en ne-waza devait enfin être sérieusement prise en compte et qu’il fallait mettre fin à l’aberration qui consiste à ne pas juger les passages au sol dans les critères de pénalisation, ce qui faisait qu’un combattant très actif au sol pouvait se voir sanctionner face à un adversaire qui s’était contenté de deux faibles attaques debout. Si les arbitres suivent à la lettre cette logique, c’est peut-être la véritable révolution du moment. Certains ne sont pas prêts. On est impatient de voir comment elle sera appliquée dès demain.
2) l’intentionnalité redevient Le critère de sanction
Daniel Lascau et Armen Bagdsarov ont été clairs : si deux judokas rompent le kumikata plusieurs fois de suite sans aucune intention d’attaquer immédiatement, les deux judokas seront alors sanctionnés d’un shido pour passivité et non pour rupture du kumikata. Une décision exemplaire d’une tendance souterraine transversale : le retour d’un arbitrage sanctionnant « l’intentionnalité » plutôt que le fait brut. Il s’agit globalement de sanctionner la négativité, la « mauvaise » attitude (ici, le refus de saisie, l’absence d’attaques même si l’esprit de combat est présent). Une philosophie qu’on verra appliquer aussi, si cela se répète trop de fois, à propos des sorties de tapis, même si ce point ne fut pas abordé lors de ce séminaire. Une discussion, en off, à la fin du séminaire, nous laissait toutefois entendre que cela pourrait bien être le cas. En revanche les échanges n’ont pas permis de mesurer si cette philosophie s’applique aussi aux « fausses attaques » et selon quelle logique spécifique. À découvrir.
3) La continuité, on arrête
Ce fut l’une des discussions les plus longues et les plus passionnées, initiée par le responsable de la performance israélien, Shany Hershko. Peut-on insister dans l’attaque et selon quels critères ? C’est la question de la continuité dans l’action, qui fut longtemps vendue comme le spectacle même du judo, son dynamisme moderne, qui était posée. Et bien désormais la « continuité » a du plomb dans l’aile, avec par corrélation un retour de la notion de projection pure. La réponse fut claire de la part de Daniel Lascau et Armen Bagdasarov : si l’attaquant fait un passage sur le ventre, par exemple en kata-guruma, ou sur les genoux et les coudes, insister, pousser son action, sera alors considéré comme étant du ne-waza – un enchaînement vers le sol – et ne sera pas sanctionné par une valeur. L’ensemble de cette discussion se focalisa sur l’exemple d’une action récente en kata-guruma d’Hidayat Heydarov, champion du monde et olympique 2024, dans laquelle il se jette d’abord sur le ventre pour, ensuite, se relever sur un pied et un genou pour poursuivre son action et projeter son adversaire sur le dos. No score, il s’agit toujours d’une phase de ne-waza. Si Heydarov était parvenu à se relever sur ses deux pieds, alors on pourrait considérer que la phase de ne-waza est repassée en tachi-waza. Score. Il va falloir changer les oeillères, mais sur le principe, c’est pertinent.
4) Le yuko, c’est les hanches
Ceux qui ont suivi les premiers tournois de l’année ont été supris par la facilité apparente avec laquelle les arbitres donnent désormais yuko, et on peut là aussi parler d’une petite révolution. Il y a effectivement un point de vue (un peu caché) dans la tendance actuelle : baisser le critère du yuko pour le faire coïncider non seulement avec l’ancien koka, mais avec les gros « kinza » (avantages non comptabilisés). Des kinza qui sont donc désormais comptabilisés, ce qui évitera les combats de vingt minutes… Ce qu’il faut comprendre surtout, c’est que le jugement se porte désormais moins sur la zone d’impact de l’épaule que sur la zone d’impact du bassin.
POUR NE PAS PRENDRE LE YUKO : il faudra donc s’arranger, en cas de chute pour arriver sur le ventre, sur les deux genoux, ou les deux hanches, en même temps. Si l’arrivée se fait en décalé, une hanche avant l’autre, même si Uke est nettement tourné vers le sol, alors ce sera un yuko.
Si l’épaule adverse est maîtrisée par Tori, mais que Uke parvient à tomber sur les deux genoux, le yuko ne sera pas donné. Une philosophie qui nous ramène à un modèle ancien de perception du déséquilibre, et qui assume le fait que beaucoup de yuko devaient être distribués. À voir ce qu’il en sera ce week-end !
5) Le gain de temps, c’est fini
Enfin on inaugure aussi une nouvelle sanction, donnée pour tentative de « gagner du temps » (wasting time). L’arbitre a désormais le droit, et le devoir, de sanctionner les athlètes qui prendront trop de temps pour revenir à leur place ou remettre leur « chouchou »… Ce n’est pas une révolution, mais tout de même. Certains devront rapidement modifier leurs habitudes pour ne pas être les premières victimes de ce nouveau pouvoir arbitral.


