
Crédit photo : Gabriela Sabau/IJF
En cette rentrée, L’Esprit du Judo souhaite vous proposer un entretien hebdomadaire avec les personnes qui font le judo et son actualité : athlètes, professeurs, dirigeants, entraîneurs, conseillers techniques, élus ou experts.
Cinquième invitée de notre nouvelle chronique, Angélique Garcia, championne du monde vétérans F1 -52kg il y a quelques jours à Sarajevo (Bosnie-Herzégovine). Cette combattante de trente-quatre ans, licenciée à Vercors Judo dans l’Isère, nous raconte sa journée, l’esprit vétérans, ce qu’elle y a trouvé en termes d’accomplissement personnel, ainsi que la place des féminines et des freins qui peuvent encore exister pour celles-ci.
Comment s’est passée la journée de ton titre ?
Elle a commencé par pas mal de stress le matin (sourire), mais j’ai été rassurée assez vite par deux choses : d’une part, nous avions nos repères dans cette salle, puisque c’est là qu’ont eu lieu les championnats d’Europe 2024. Tout était – remarquablement d’ailleurs – organisé, de la même manière qu’il y a deux ans. Ensuite, il y avait mon père sur la chaise et qui me suit depuis que j’ai commencé. Une aventure de vingt-sept de judo ensemble !
J’ai gagné mon premier titre mondial l’année dernière à Paris et je me suis dans la peau de la tenante du titre qui voulait garder son bien. La journée fut très rapide, ce qui m’a aidée à rester bien concentrée. Je fais quatre combats contre deux autres Françaises, une Brésilienne, que j’avais rencontrée en demi-finale il y a un an, et une Géorgienne. Si je connais bien les trois premières, je n’ai jamais pris la dernière. Du coup, j’avais un peu d’appréhension contre elle, d’autant qu’il n’y avait aucune vidéo disponible d’elle. Impossible d’analyser son schéma ! Du coup, je me suis montrée très vigilante sur les corps-à-corps et les arrachés. Et c’est passé.
Comment parlerais-tu de son style de judo ?
J’aime faire sode-tsuri-komi-goshi avec les deux manches, ainsi que ko-uchi makikomi. J’aime mettre beaucoup de rythme dans mes combats. Une volonté que je travaille en faisant deux fois par semaine des séances de crossfit. Même si je gagne, je trouve que j’ai parfois trop hésité à attaquer, de peur de me faire contrer. Je dois travailler cela en vue des championnats d’Europe (22-25 octobre) à Portimao, au Portugal, pour tenter un joli triplé : championnats de France, championnats du monde, championnats d’Europe.
Quelles raisons t’ont poussé à rejoindre le circuit vétérans ?
C’est de la faute de mon père (sourire). Quand j’ai eu trente ans, il m’a dit que, si je voulais, je pouvais faire des compétitions vétérans avec lui. Je n’ai pas hésité ! Immédiatement, j’y ai trouvé un monde qui me plaisait.
À quel niveau ?
Cela fait très cliché de le dire, mais l’ambiance y est unique. C’est un univers fait de partage, de bonne entente, de respect. Des valeurs liées à notre discipline. Chez les vétérans, nous discutons très souvent avec nos adversaires, y compris étrangers, de tout un tas de sujets, comme la manière dont est organisé le judo vétérans dans leur pays, les problématiques à la logistique, comme le voyage, l’hébergement ou la garde des enfants. Des interactions, des échanges qu’on n’imagine pas au très haut niveau international. Depuis quatre ans, j’y ai trouvé un épanouissement et retrouvé un réel plaisir à la pratique. Je ne cherche pas à prouver ma valeur aux autres, juste à performer pour moi-même. Nous n’avons pas la pression du résultat, nous ne sommes pas sélectionnés et notre performance n’impactera en aucune façon notre carrière de compétiteur. Mais participer à ce genre d’événements permet de découvrir, puis de vivre, un aperçu de ce qu’est le circuit international au niveau logistique. De même j’ai découvert d’autres styles de judo : japonais, géorgien ou brésilien. Un dernier mot à ce sujet de la chance que nous avons de voyager et de découvrir tout un tas de choses même si cela demande un investissement financier : la France a la chance d’avoir un staff (élus, entraîneurs) génial. Disponible, très réactif, bienveillant. C’est un privilège, car ils font partie de ce tout qui permet aux Français de briller.
Cet investissement dans le judo vétérans a-t-il eu des effets sur ta personnalité ?
Oui, très clairement. J’y vois même une nouvelle maturité de vie. Concilier le judo, mon travail (elle est gestionnaire clientèle à la Caisse d’Épargne, NDLR) et ma vie de maman m’a obligé – et c’est une bonne chose – à être mieux organisé dans ma vie quotidienne, moi qui suis maman de deux petites filles. De plus, cela m’a donné confiance en moi et mes capacités à mettre en adéquation, moyens et ambitions. Cela a eu aussi un effet sur mon club. Avec la petite notoriété que l’on me prête, moi qui suis la trésorière de mon club, j’essaye d’aller prêcher la bonne parole du judo auprès de partenaires privés pour pouvoir financier des projets pour les enfants du club. De même, mes titres m’ont poussé à prendre encore plus au sérieux l’idée que je me fais de mon rôle de transmetteur auprès des jeunes du club. J’ai, nous avons un devoir de passer le message qu’il faut chercher à approfondir sa pratique plutôt que de simplement venir s’entraîner sans se fixer d’objectifs.
Le judo féminin vétérans croît doucement, mais sûrement. Mais moins que beaucoup l’espèrent. À quoi est-ce dû, selon toi ?
Je pense que la vie de famille est le plus gros frein. La maternité change profondément le rapport que nous, les femmes, avons à la vie et à nos priorités. Certaines judokas devenues maman refusent de reprendre pour diverses raisons : peur de la blessure et de ses conséquences sur la vie familiale et professionnelle, d’autres se sentent coupables de laisser leur enfant pour aller s’entraîner deux ou trois par semaine, même si on observe que les choses évoluent un peu quant à la répartition des tâches au sein des ménages. Ce sentiment de culpabilisation, je l’ai entendu un certain de nombre de fois. Un discours à discuter, parfois déconstruire. Pour cela, multiplier les événements dédiés au judo vétéran féminin serait une bonne chose avec un argumentaire qui dirait : vous n’avez pas à culpabiliser de vouloir prendre du temps pour vous, de pratiquer votre passion afin d’être épanouie. Vos enfants ne vous en voudront pas que vous fassiez une activité qui vous épanouit et qui vous permettra de leur proposer la meilleure version de vous-même.


