
Crédit photo : Emanuele Di Feliciantonio/IJF
C’est une statistique qui, à première vue, fait tâche. Mais qui entre plus que jamais en résonnance avec l’article publié sur les cadets dans notre magazine n°122 sorti mi-juillet et actuellement disponible. En effet, alors que les championnats du monde édition 2026 sont désormais derrière nous, l’information, brute, fait déjà parler : la France termine cette compétition à la dix-huitième place au classement des médailles. Loin, si loin des autres grandes nations. Depuis la mise en place de cet événement en 2009 – la première édition avait eu lieu à Budapest, en Hongrie – ce classement est le pire de toute l’histoire des championnats du monde cadets pour l’Équipe de France à l’exception de l’année 2015 et une vingt-huitième place (une médaille de bronze pour Anaïs Mosdier en -48kg).
La France, loin des leaders habituels
Si l’analyse statistique pure ne dit pas tout d’une configuration globale (loin s’en faut) elle dit tout de même des choses. Ainsi, poursuivons celle-ci, dans un premier temps : la France termine donc à trois médailles de bronze : Astan Sacko (Budokan Academy) en +70kg, Andrea Hoffmann (PSG Judo) en -50kg et Noham Benkrouidem (AS Montferrand Judo) en -55kg.
Trois podiums ? Un étiage moyen pour les Bleuets sur les dix dernières années : au même niveau qu’en 2023 et 2025, supérieur à 2017 (une médaille) mais dépassé en 2019 (quatre médailles), 2022 (six médailles) et 2024 (huit médailles). Sans évoquer ici les stratégies mises en place par ces pays pour cette catégorie d’âge (voir article EDJ n°122), notons que le Japon a terminé troisième en 2022, deuxième en 2023, premier en 2024, quatrième en 2025 et cinquième cette année. La Russie, de son côté, finit à la première en place en 2024 et 2026 et deuxième en 2025. Pas de participation pour le pays des Tsars en 2022 et 2023. Dernier point sur cette vision globale et c’est un élément qui a son importance : il n’y a pas de distribution plus grande des médailles entre pays ces dernières années. À Guayaquil, vingt-deux pays ont été récompensés. ils étaient vingt-trois en 2024 et 2025, vingt-cinq en 2022 et 2023. Depuis 2009 et la première édition, il y eut toujours une vingtaine de nations différentes, au minimum, sur le podium de ces championnats.
La Russie, absente des championnats d’Europe pour des raisons politiques, termine donc à la première place avec huit médailles (pour douze classés), confirmant par la-même sa montée en puissance chez les féminines qui apparut de manière éblouissante en 2024 : première nation avec deux titres ! Chez les masculins, les garçons de Mikhail Pulyaev s’adjugent également deux médailles d’or, pour sept classés. Deux noms à retenir ? Sans doute le -81kg Daniial Biibolatov et le +90kg Abdulmanaf Ramazanov.
Le Kazakhstan de Cédric Taymans – l’entraîneur belge est le responsable des cadets de ce pays – se classe deuxième avec dix médailles dont trois titres. Parmi eux, celui de la très intéressante -52kg Fatima Supygaliyeva. Chez les masculins, la sensation vient du +90kg, Adilzhan Zhaudinov, un judoka pétri de qualités judo et sensationnel à regarder.
Enfin, le Canada complète le podium avec trois médailles, une de chaque métal.
Le Japon finit lui cinquième, mais a permis au monde de découvrir Genki Fujinaka, incroyable champion du monde des -73kg qui aura régalé : spectaculaire, efficace, soyeux.
Le groupe féminin en échec : conjoncture ou élévation de l’opposition ?
En termes de répartition par sexe au niveau français, les chiffres mettent en lumière une leçon fondamentale : à la fois un échec indubitable au niveau des féminines pour cette année 2026 et l’insolent succès des +70kg tricolores depuis plusieurs années, qui masque sans doute des insuffisances plus constantes dans d’autres catégories.
À l’issue de cet été 2026, c’est une unique médaille que le groupe de Céline Lebrun et Yann Benoit aura rapporté de sa campagne entre championnats d’Europe et du monde. Un résultat qui peut apparaître comme stupéfiant, après les neuf médailles en 2022 (Europe et Monde), huit en 2023, neuf médailles en 2024 et sept en 2025.
Dans un pays qui comptent 9875 cadettes et 349 judokas présentes sur les championnats de France 1re division sur la saison, cette unique podium a de quoi tout de même interroger le judo français. Échec purement conjoncturel ? Ou élévation du niveau internationale ? Cette hypothèse tiendrait à première vue la corde : sur les deux derniers championnats du monde cadets, la France, au cumul, se classe à la onzième place au classement des médailles féminines, loin de la Russie – première nation – mais aussi des pays de l’Est qui ont mis un gros coup d’accélérateur sur les filles, comme l’Ouzbékistan (trois titres) ou le Kazakhstan (un titre, deux argent). Un des phénomènes les plus manifestes dans cette catégorie d’âge à la mi-olympiade.
Reste, toutefois, qu’Astan Sacko perpétue un des invariants les plus solides du judo cadet tricolore : son inépuisable réservoir de talents dans la catégorie des +70kg. Avec sa médaille de bronze, la judoka du Budokan Academy va chercher la treizième médaille dans cette catégorie depuis 2022, entre championnats continentaux et mondiaux ! Soit…40% du bilan total pour les seules +70kg sur les huit catégories féminines ! Une continuité époustouflante, qu’on ne devrait pas appeler ainsi, mais qui ressemble diablement à une rente. Un réservoir absolument extraordinaire mais qui se heurte, in fine, aux règles établies chez les seniors : une seule participera aux Jeux olympiques, deux, au maximum, aux championnats du monde. Une densité folle, à long terme qui laisse toutefois serein à court et moyen terme.
En parallèle, d’autres catégories font grise mine, comme les -48kg : si l’année dernière Nourane Moussati gagnait le bronze mondial, il faut remonter ensuite à 2022 et le bronze européen d’Alyssia Poulange. Avant elle, la dernière médaille remontait à…Anaïs Mosdier (voir plus haut).
Le ne-waza, un domaine à consolider ?
Au-delà maintenant de la pure statistique, le suivi quotidien de ces championnats du monde aura laissé voir une volonté de travail en ne-waza très appréciable dans cette catégorie d’âge. La prise en compte du temps de travail au sol au même niveau que le travail debout poussa – et c’est à mettre au crédit de la FIJ – de nombreux jeunes judokas à chercher la victoire au sol.
Un domaine à propos duquel on doit relever un chiffre qui étonnera pour certains, confirmera pour d’autres. En effet, sur les vingt Bleuets engagés, et si certains d’entre eux ont montré de belles aptitudes dans ce domaine – on pense à Héléa Bailleul, Norah Gosset ou Noham Benkrouidem – sur la seule compétition individuelle, on nota que sept d’entre eux ont été battus au sol sur des étranglements (deux), des immobilisations (quatre) ou des clés de bras (un). En équipes, des défaites eurent lieu également dans ce domaine où, là encore, la progression mondiale est flagrante. Un domaine où les Français à quelques exceptions n’ont donné ni une impression d’aisance ni même d’appétence.
Quel choix pour les cadets tricolores ?
Des championnats du monde et leur bilan – pas seulement statistique ! – qui donne du grain à moudre à l’article cité en introduction. En effet, la prise en compte globale de cet événement pour l’Équipe de France donne du grain à moudre à l’idée que le judo français aurait à s’interroger en profondeur et sans concession sur ce qu’il souhaite pour ses cadets.
S’il existe au moins deux modèles – le russe et le japonais -, le modèle français, lui, tient de l’obscure clarté, donnant surtout l’impression d’être pris dans une inertie profonde. Les résultats internationaux très moyens au niveau statistique au moins depuis deux ans peuvent – doivent ? – interroger sur la filière, les exigences minimales techniques, tactiques et physiques attendues de cette population et au-delà, son appréhension des processus du pré haut niveau.
Bien sûr, il ne s’agit pas là de prendre partie pour tel ou tel système mais plutôt de provoquer une réflexion sur les objectifs assignés à cette catégorie d’âge dans la perspective, plus large, de la pyramide du haut niveau français : quelle place et importance donner aux cadets, en particulier par rapport aux juniors ? Quelles sont les interactions pertinentes à créer ou surtout à consolider entre les premiers et les seconds ?
À propos des championnats internationaux : si les médailles et le classement final ne sont pas une priorité, quels sont alors les critères objectifs de réussite sur ces événements ? La France, acteur majeur du judo mondial, doit-il envoyer obligatoirement, du fait de ce statut, une équipe complète sur ce championnat ? Avec l’inflation du nombre de coupes d’Europe, comment analyser, de la manière la plus fine, les résultats obtenus ? Le planification annuelle mise en place depuis des années est-elle la plus pertinente ?
En clair, que veut-on pour nos cadets ?


