Pour ceux qui suivent de près le judo international, vous savez sans doute déjà que ces championnats du monde, tardifs dans la saison, ont lieu à Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan (retrouvez ici notre analyse du tirage au sort). Ce n’est pas anodin car ce pays de lutteurs, pilier fort du judo mondial, est dans une dynamique ascendante après avoir obtenu, c’était la première fois, deux titres olympiques masculins à Paris. Avec la dynamique positive de combattre à la maison, devant son public, les prétendants au titre en -73kg et en -100kg, les catégories des champions du monde et olympiques 2024 Hidayat Heydarov et Zelym Kotsoiev, ont du souci à se faire. Et pas seulement eux, puisque le n°1 des -60kg, Balabay Aghayev, est lui aussi azerbaïdjanais et que, dans toutes les autres catégories, l’Azerbaïdjan possède un combattant membre du top 3 mondial, au pire top 4, comme c’est le cas du -66kg Ruslan Pashayev. Ce qu’on appelle une belle équipe…

On pouvait s’interroger avec intérêt, au moment du tirage au sort, sur les sélections du huitième et du neuvième combattant, selon la règle en vigueur, pour renforcer encore les chances du pays hôte de tout rafler cette année chez les hommes… On trouvait logiquement en renfort en -60kg le n°5 mondial, Ahmad Yusifov (deux têtes de série sur les huit pour les super-légers du président Aliyev) et en -73kg aux côtés d’Heydarov, le n°5 mondial Rashid Mammadaliyev.

Des wild-card “VVIP”

Normalement, c’est là que l’on s’arrête. Mais surprise (pour ceux qui n’ont pas suivi les décisions de la commission ad hoc de la FIJ), ce n’est pas un combattant que l’on trouvait en -66kg, comme il aurait été logique, selon le règlement en vigueur depuis quinze ans, ni deux, mais trois combattants du pays ! Un bug de la matrice ? Il est plutôt violent alors, car on découvre aussi trois -81kg, rien de moins que les n°3, n°6 et n°18 mondiaux, trois -90kg et trois +100kg ! Addition faite, l’Azerbaïdjan défendra ses chances avec dix-sept combattants masculins répartis dans les sept catégories.

Comment est-ce possible ? En se rappelant le choix voté l’année dernière déjà, et passé comme une lettre à la poste, d’offrir aux pays hôteq la possibilité de wild cards à sa discrétion. En inscrivant l’année dernière onze athlètes masculins et dix féminines, la Hongrie n’avait pas abusé, et surtout n’avait pas impacté la compétition, vu le niveau général de ses combattant(e)s. C’est donc cette année que l’on découvre pleinement, avec ces dix-sept engagés masculins (pour sept féminines) du pays hôte, ce que cette décision permet vraiment d’obtenir quand on en a les moyens : un dévoiement du principe d’égalité dans la confrontation des nations en sa faveur, car il est plus facile de performer quand on est représenté partout par un ou deux, voire trois combattants forts et, par voie de conséquence, un déséquilibre très avantageux en faveur du pays hôte dans la bataille pour les sélections olympiques. Pour mémoire, on peut se souvenir que la fédération internationale avait très vite mis fin à l’expérience de deux combattants par catégorie des années 2010-2011, après notamment les quatorze finales et dix titres, pour… vingt-trois médailles en tout, obtenues par le Japon à Tokyo en 2010, qui avait écrasé la concurrence. La FIJ a donc décidé que ce privilège n’appartiendrait désormais qu’au pays hôte et sous la forme fluide de ces wild cards. C’est moins systématique, mais c’est tout de même la possibilité d’une injustice. Bien sûr, celui-ci n’en profite pas pour tester la jeunesse – l’Azerbaïdjan a emporté trois titres masculins cette année aux championnats d’Europe juniors – ni pour dynamiser son équipe féminine, mais bien pour monter le groupe le plus performant possible.

« Des athlètes locaux et régionaux »  

La FIJ n’y voit pas malice, et s’en explique par la bouche de Vladimir Barta, « head sport director » de la FIJ, lorsque nous l’avons interrogé à propos de ces places supplémentaires :

« La possibilité pour les organisateurs de proposer des wild cards supplémentaires pour les athlètes locaux et régionaux existe pour les championnats du monde juniors et cadets depuis plusieurs années. Pour les championnats du monde seniors, cette disposition a été introduite en 2025.
L’objectif de cette mesure est d’offrir aux organisateurs des championnats du monde la possibilité d’intégrer un certain nombre d’athlètes locaux ou régionaux, tout en préservant le quota standard de la fédération nationale. Ces inscriptions supplémentaires ne sont pas automatiques : elles doivent être proposées par le comité d’organisation local et validées par le directeur sportif en chef de la FIJ. Il est également important de noter que, pour le pays hôte, seuls les meilleurs résultats de neuf hommes et neuf femmes sont pris en compte pour la liste du classement mondial des seniors de la FIJ.
En général, les organisateurs d’événements de la FIJ ont toujours la possibilité de garantir la participation d’un plus grand nombre de concurrents (par exemple, les tournois de type Grand Chelem ou Grand Prix avec un double quota). Pour les Jeux olympiques, le pays hôte bénéficie d’une garantie de quatorze places sans aucune procédure de qualification. »

On peut quand même s’interroger sur le caractère exorbitant, ici, d’un tel avantage, qui assimile ces championnats du monde à un Grand Chelem national à très haute rentabilité, surtout en période de qualification olympique, et l’évident intérêt qu’il y a désormais à trouver le budget pour organiser un tel rendez-vous chez soi, avec la possibilité de demander ces invitations jusqu’à hauteur des vingt auxquelles la FIJ se limite. Elle en a d’ailleurs distribué cinq à d’autres nations selon ses propres critères. En en obtenant neuf, l’Azerbaïdjan a obtenu sans faire sonner l’alarme de poser sur le papier le double de combattants masculins par rapport aux autres nations. Quoi qu’on en dise, c’est une dynamique qui s’enclenche ainsi avec un passage en revue complet des forces vives du pays, en offrant un départ favorable aux leaders et aux outsiders prêts à se révéler, qui bénéficieront par la suite de meilleurs tirages au sort dans leur parcours olympique, et d’un beau reliquat de 50% des points gagnés sur les championnats du monde de cette année comme de ceux de l’année prochaine, tout en asséchant le potentiel des rivaux. On peut aussi mesurer comment sont traitées les nations moins fortes – et moins riches – dans la course à la qualification olympique, dont les athlètes moins nombreux se verront barrer le chemin des beaux podiums par deux ou trois Azerbaïdjanais par catégorie cette année, et autant de Kazakhstanais l’année prochaine à Astana, patrie en plein regain du champion olympique ds -60kg Yeldos Smetov. C’est moins douloureux que dans la période 2010-2011, mais c’est tout de même un vrai handicap. Et ce sera le cas à chaque organisation d’un rendez-vous mondial par un grand pays de judo. Bonne chance pour les qualifications olympiques, bonne chance pour obtenir les budgets publics et privés accompagnant la préparation des athlètes, lesquelles tombent généralement à la suite d’un bon résultat sur un championnat de haut calibre.

Une pente insidieuse

En théorie, les championnats du monde doivent permettre la confrontation juste, non faussée, de toutes les nations du globe, au jour J. La force de la compétition, vecteur idéal d’une forme d’honnêteté fondamentale, c’est de mettre en scène la confrontation des représentants nationaux (un par catégorie), tous sur la même ligne de départ, sans interférence, pour identifier les meilleurs combattants, les meilleures nations, au jour J. On s’est progressivement écarté de ce socle, et cette décision nous en éloigne encore plus, résolument. Elle doit inciter à la vigilance. Car c’est assez clairement la tentation d’offrir un avantage à l’organisateur qui l’emporte ici, avantage qui valorise l’offre, on le comprend bien. Désormais, la compétition commence avant la pesée, dans la bataille pour gagner l’organisation du « bon » championnat du monde. Une pente sur laquelle il n’aurait peut-être pas fallu s’engager, de peur que d’autres avantages finissent par se glisser insidieusement dans le package, sans même le décider, comme un arbitrage un peu plus favorable au pays organisateur, ce qui est déjà la tendance naturelle, on le ressent déjà souvent dans les tournois internationaux.

En 2028, ce sont les Suisses qui organisent les championnats du monde, lesquels offriront 100% de points pour la sélection olympique de Los Angeles. Ce sera comme il se doit un beau tremplin pour leurs combattants et combattantes qui s’illustrent depuis quelques années et encore lors de l’inauguration du premier Grand Chelem vaudois (à Lausanne en août), les Nils Stump, Aurélien Bonferroni, Daniel Eich, Binta Ndiaye et autres April Lynn Fohouo. Leur nombre ne permettra toutefois pas, cette fois, au pays hôte de déporter le point d’équilibre des forces en présence, et c’est tant mieux. Qu’en sera-t-il en 2032, à quelques jours des Juex de Brisbane ? En attendant, il faut se préparer : ces championnats du monde seront un enfer pour les combattants masculins de tous les pays visiteurs. Bienvenue à Bakou !