
Crédit photo : Thomas Rouquette/L’Esprit du Judo
Étrange sensation que celle qui se dégage, à chaud, de ces championnats de France juniors.
Du positif, bien sûr, grâce à la qualité de plusieurs athlètes qui surent être à la hauteur de l’événement, donner le meilleur et le plus beau d’eux-mêmes.
On pense, d’abord, à Alicia Marques (JC Orthézien) en -52kg. Samedi, la voilà qui entre dans l’histoire du judo français, en devenant la première féminine à être triple championne de France dans cette catégorie d’âge. En 2024, elle battait en finale sa rivale nationale, du même âge quelle, mais absente sur les éditions 2025 et 2026, à savoir Alyssia Poulange. L’année dernière, elle dominait Sarah Bothy pour le doublé. Ce samedi, il lui faut moins d’une minute pour mater Thalia Audebert (AJ Limoges). Une démonstration de puissance, d’impact et de ne-waza.
Un triplé national inédit pour la judoka des Pyrénées-Atlantiques. Elle rejoint dans les statistiques un certain Ugo Legrand, pour l’instant premier et unique triple champion de France juniors masculin. C’était en 2006, 2007 et 2008. Un équivalent prestigieux pour Marques ! À cette médaillée nationale senior 2025 de franchir désormais le cap à l’international, en allant chercher enfin une sélection pour un grand championnat chez les juniors, elle qui avait fini cinquième des championnats du monde cadets en 2023.
On pense, ensuite, à Kassim Brosseau (JC Chilly-Mazarin Morangis) en -73kg. Cinquième l’année dernière, ce gaucher a du style ! Entré à l’INSEP en septembre, son uchi-mata est élégant et efficace. De même, il aura également beaucoup séduit par son efficience – il y eut très peu de déchets dans son judo ce samedi – avec des choix techniques pertinents et une capacité à s’engager de manière intelligente. Dans une finale attendue face à Désir Zoba Casi (Stade Bordelais Judo), médaillé de bronze aux championnats de France seniors 2025, Brosseau entra dans le jeu de son adversaire pour mieux gagner. Une catégorie masculine dont on se dit qu’elle présente le potentiel pour être doublée sur les championnats internationaux.
On pense, encore, à Clarisse Carillon (Sainte-Geneviève Sports Judo) en -57kg, spectaculaire et efficace grâce à son ura-nage et à un impact physique très impressionnant. On l’attend maintenant et à nouveau à l’international, elle qui avait été sélectionnée aux championnats d’Europe et du monde juniors 2025.
On pense, toujours, aux trois champions de France du PSG Judo : Emma Feuillet-Nguimgo en -78kg, d’abord. Championne d’Europe et vice-championne du monde cadette en 2025, elle avait été l’une des révélations de Saint-Chamond mi-décembre, terminant cinquième des championnats de France seniors dans une catégorie relevée. Hier, elle bat en finale Lucie Rullier – championne du monde cadette 2024 en -70kg – pour un remake de la finale de la coupe de France minimes 2022. Nous étions alors en -70kg. Appliquée, concentrée, la Parisienne n’a jamais tremblé.
Noah Boué, en -81kg. Junior deuxième année, cet ancien du pôle espoirs de Poitiers est un cas atypique. Blessé à Aix-en-Provence avant le finale fin 2024, il ne participe ensuite qu’aux championnats de France juniors par équipes en fin de saison, où il corrige la concurrence. Cette saison, pas une compétition suite à une opération ! Revenu pour ces championnats de France, Noah Boué a régalé par sa variété technique tout au long de la journée, son mouvement à la Shota Khabareli en demi-finale contre Mehdi Salah valait vraiment le coup d’être vu. Plaisant aussi, par son attitude de glace, tout en contrôle, il aura dénoté dans son langage corporel par rapport aux trop nombreuses célébrations inadéquats du week-end (voir plus bas). Les deux dernières saisons, la France n’avait pas aligné de titulaires aux championnats d’Europe et du monde juniors en -81kg. Une anomalie que Noah Boué pourrait conjurer.
Enfin, Kevin N’Zuzi Diasivi, en +100kg, va chercher un deuxième titre consécutif. Blessé aux côtes toute la journée, ce junior deuxième année aura assuré le coup, ne commettant pas d’erreurs et optimisant les attaques où il fallait tourner le dos. Sans son rival Mathéo Akiana-Mongo, junior troisième année et préservé pour les championnats d’Europe seniors en Géorgie, N’Zuzi Diasivi se donne le droit de rêver au triplé national la saison prochaine.
Tout comme, d’ailleurs, Gaya Sonntag (Olympic Judo Nice) en -100kg. Au-dessus l’année dernière, le Niçois s’est montrée comme l’édition précédente sans rival. Une domination nette, clinique. Comme Brosseau, Sonntag a pratiqué un judo épuré, où le pourcentage entre la valeur marquée et le nombre d’attaques était significatif. Non sélectionné l’année dernière sur les championnats internationaux, il lui reste maintenant à prouver qu’il peut aller se frotter aux Géorgiens, Russes, Azerbaidjanais au niveau continental.
Une édition 2026 qui marque l’ère post génération 2005. Les Kelvin Ray, Zacharie Dijol, Alexis Renard, Kylian Noël, Sandra Darbes-Takam, Lila Mazzarino, Emma Melis, Morgane Annis, Doria Boursas sont désormais seniors. Si l’équipe féminine garde une ossature, l’équipe masculine, elle, est en plein renouvellement, hormis pour la catégorie des +100kg. Les trois sorties internationales – Graz en Autriche, Berlin en Allemagne et Paks en Hongrie – donneront un premier aperçu de cette nouvelle donne, en particulier masculine.
Reste que ces championnats auront aussi exalté, et c’est beaucoup plus gênant, une atmosphère parfois déplaisante.
Une configuration rarement ressentie sur des championnats de France juniors, faite de contestations arbitrales très nombreuses et plus véhémentes que d’habitude, caractérisées par quatre rapports, rien que sur le samedi. Sans doute un – triste – record. Un événement également marqué par des comportements excessifs et inadéquates de la part de certains combattants, aussi bien dans la victoire que dans la défaite. Des attitudes qui ont interpellé nombre de présents. Un exemple parmi d’autres ? Le mot du directeur de l’arbitrage, Jean-Jacques Rusca, posté ce matin sur la page Facebook de la Commission nationale d’arbitrage.
Un climat pesant lié à plusieurs facteurs. Le premier, de fond, structurel et durable tient à un sentiment d’exaspération et de confusion totale quant à l’arbitrage et à ses règles chez les passionnés de notre sport, dont les professeurs français. Une situation dont la FIJ avec ses changements et ses ajustements est la principale comptable. Une situation de confusion, d’ambiguïtés, d’incompréhension qui a réussi à mettre les nerfs, y compris des plus passionnés, à bout. La responsabilité de la fédération internationale est immense, elle qui a fait perdre peu à peu au règlement arbitral sa fonction de règle du jeu légitime et acceptée et comprise de tous.
La France, pays majeur du judo mondial et au corps arbitral parmi les meilleurs du monde, est l’une des rares nations à avoir la capacité de redonner du sens, autant qu’elle le peut dans le cadre contraint du règlement international, à l’arbitrage. De par la place très forte et originelle tenue par la culture de notre discipline dans son histoire, le judo français a les moyens de comprendre comment faire au mieux, avec le règlement arbitral actuel.
Malheureusement, ce ne fut pas assez le cas ce week-end. Par exemple, sur les pénalités concernant les fausses attaques et les sorties de tapis – ce que note également le directeur de l’arbitrage dans son message – ou sur l’interprétation d’actions.
Une corps arbitral qui fut toutefois mis sous pression tout le week-end, de manière trop régulière, du moindre shido à la valeur décisive donnée au golden score par des coachs qui oublièrent, pour certains, leur rôle d’éducateur.
Une nervosité palpable – qui n’avait pas existé lors de la deuxième journée des championnats de France cadets au début du mois où l’arbitrage avait été de très bonne qualité – qui se trouve désormais en bruit de fond. Faire baisser la tension est un impératif. Bientôt auront lieu les championnats par équipes cadets et juniors. Des moments où la ferveur est forte. Un bon test.
Le second facteur tient au choc frontal entre des comportements liés à une démonstration de joie après une victoire sportive considérée comme normale par cette génération, lié aux codes des réseaux sociaux et l’éthos d’un judoka. Nombre de gens ont ainsi été gênés par les attitudes de certains combattants dans la victoire – surtout en finale – immédiatement ou presque relayées sur internet, qui tranchaient avec ce que notre discipline reflète comme valeurs, attitudes, comportements.
Si nous ne sommes pas japonais, et s’il ne faut ni généraliser ni exagérer ces cas – Marques, Boué, etc., ont été remarquables à cet égard – il n’en reste pas moins que le judo charrie une image, un code, qui en fait sa force, son atout dans la société française. Cette marque de fabrique doit être préservée, au risque d’aller vers des vents mauvais.


