6e dan / ancien ambassadeur / conseiller spécial
de la Fédération Japonaise / retrouvez son point
de vue sur www.judo-voj.com

Yasuhiro Yamashita a été un grand combattant, mais il est aussi toujours resté, c’est une chance pour le Japon, un pratiquant, un judoka élevé et convaincu par l’esprit Jita Kyoei. Je vous avais parlé, il y a près de deux ans (L’Esprit du Judo n°71), de son association « La solidarité de l’éducation internationale du judo », qui s’était donné pour mission de promouvoir l’amitié et la paix dans le monde à travers le judo. Notre champion olympique et quadruple champion du monde a décidé de mettre fin aux activités de son organisation philanthropique d’ici fin mars.

La raison ? Non pas qu’il n’y croie plus, mais ses nombreuses activités entre la fédération japonaise, son université de Tokaï et surtout la présidence du Comité de développement des athlètes pour l’ensemble des épreuves olympiques pour les JO de 2020, ne lui permettent plus d’assurer ce qu’il avait entrepris en 2006, et surtout la manière dont il veut que les choses soient faites. Un engagement personnel et sincère, à faire et à animer lui-même, qu’il ne peut plus tenir. Il a donc tranché. Nombreux sont ceux, ici au Japon, qui lui ont conseillé de ne pas mettre fin à ces activités en lui suggérant de trouver un successeur approprié. Yamashita est un homme de choix, honnête vis-à-vis des autres comme de lui-même, il ne voyait les choses comme cela et il n’a pas accepté. Sans doute parce qu’il sait ce qui a été accompli depuis douze ans. Cette petite organisation a en effet envoyé des coaches et des entraîneurs partout dans le monde : quarante-sept fois au cours de la décennie écoulée, mais aussi, depuis 2011, des séminaires organisés durant un mois chaque année au Japon où les étrangers sont hébergés, ensemble, à l’université de Tokaï. Cinquante-deux en ont bénéficié. Neuf mille six cents judogis ont aussi été envoyés dans cent trente-huit pays, et plus de deux mille tatamis ont été acheminés dans une vingtaine de destinations. 

Pour le développement du judo, de la pratique judo, mais aussi pour que le judo serve d’ancrage et de lien puissant entre les pays et entre les hommes, des hommes qui, parfois, pour des raisons politiques ou religieuses, avaient surtout vocation à ne jamais se rencontrer… sauf sur un tatami. Des pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine ont ainsi reçu cette aide. Israël et la Chine figurent aussi fréquemment parmi les bénéficiaires du matériel, de l’expertise des professeurs japonais qui y sont envoyés et sont invités aux séminaires de coaching au Japon. Lorsque Yamashita est allé en Israël et en Palestine avec Kosei Inoue en 2011, je lui avais suggéré d’organiser un entraînement commun. Ce n’était pas simple, mais quelques séances ont été mises en place. Ce travail s’est prolongé avec l’accueil, au Japon, d’entraîneurs des deux pays dans le cadre des séminaires mis en place par « La solidarité ». J’ai moi-même assisté à ces rencontres, en judogi, sur des tatamis, au Japon et ailleurs, entre des hommes dont les pays sont ou ont été en guerre. Israéliens et Palestiniens, mais aussi nous autres Japonais avec la Chine. La relation créée avec la Chine par Yasuhiro Yamashita date d’avant les Jeux olympiques de Pékin, en 2008. Les Chinois l’avaient sollicité pour entraîner leur équipe masculine. Il avait alors envoyé Kenji Mitsumoto comme son représentant. En collaboration avec le ministère japonais des Affaires Étrangères, « La solidarité » a aussi construit un dojo à Qingdao, et rénové un autre à Nanjing. Elle a aussi, par la suite, invité des instructeurs chinois(es) de ces deux dojos aux stages de l’université de Tokaï pendant plusieurs années. Quand j’ai eu l’opportunité d’accompagner Maître Mitsumoto en Chine en 2014, j’ai vraiment été étonné par le dojo colossal et le grand nombre de pratiquants de judo à Nanjing. Encore un symbole fort : Nanjing, une ville qui fut le théâtre de grandes atrocités de nos soldats vis-à-vis des Chinois lorsque l’armée nippone avait envahi la Chine pendant la deuxième guerre mondiale. Des actions concrètes de solidarité qui démontrent la capacité de notre discipline à rapprocher les peuples, même ceux qui sont en conflit, pour aboutir à de l’échange sincère, des hommes qui se rencontrent et se respectent, jusqu’à la camaraderie parfois, mais aussi, c’est important, de l’expertise transmise. Il paraît que les instructeurs chinois formés lors des stages au Japon ont acquis beaucoup d’expérience, et enseignent le judo avec la « courtoisie » qui convient — vous savez que j’emploie souvent ce mot car il est important au Japon, c’est-à-dire dans l’esprit du judo de Jigoro Kano. Yamashita est son héritier naturel, un homme exemplaire qui, je l’ai déjà mentionné, insiste sur le sens : « C’est important que nous pensions à ce que doit être le judo, me dit-il souvent. La fédération japonaise ne saurait être un simple secrétariat national du judo, mais le véritable siège du judo nippon dont tous les judokas se sentent fiers. » Jita Kyoei, la prospérité mutuelle, un principe du grand maître Jigoro Kano que vous connaissez bien en France et qui doit avoir de la résonance. Les activités de « La solidarité » se terminent bientôt mais l’esprit, « Le judo, l’amitié, la paix » qui est le slogan de l’organisation, lui, reste. D’ailleurs, au moment de sa création, Yamashita disait que ces projets et ces activités étaient quelque chose que la fédération japonaise aurait normalement dû faire. On peut penser que cet état d’esprit demeure toujours dans sa tête et que cela se retrouvera dans la gestion de la fédération qu’il dirige désormais.