Claude Thibault lors de notre visite à son domicile en 2022. © Antoine Frandeboeuf / L’Esprit du Judo

Il est l’homme derrière Judo de champions, Un million de judokas, Histoire du judo français, Tokyo Kimono, Entretiens avec les pionniers du judo français… Une prose prolifique dans laquelle son histoire « judo » cohabite avec la grande aventure des débuts de la discipline en France.

UN COUP DE FOLIE
« Rapidement après mes débuts à quinze ans au Judo Club du Perreux-sur-Marne d’Henri Agisson, très bon combattant, j’avais annoncé la couleur, en faisant un peu le malin a posteriori : « Quand je serai ceinture noire, j’irai au Japon ». Je l’obtiens à dix-neuf ans, mais c’est aussi l’heure de mon départ à l’armée, pour deux ans. À mon retour, je décide de prendre au sérieux ce que j’ai claironné sur tous les toits, je me dois d’y aller. Un mois avant de partir, j’envoie quelques lettres à des Français que je sais installés là-bas. Très gentiment, Jack Beaudoin, ceinture noire n°102 en France installé comme journaliste à Tokyo depuis 1950, me répond qu’il viendra à ma rencontre à l’aéroport. Nous sommes le 28 avril 1957 et, après sept escales et plus de cinquante heures de vol – mais le bateau m’aurait pris trente-trois jours et toutes mes économies avec autant de repas trois fois par jour et de tentations à chaque escale – je pose le pied sur le sol nippon. Heureusement pour moi, jack ne me fait pas faux bond, car je ne connais personne, je ne parle pas un mot de japonais et je n’ai pas en poche de quoi tenir très longtemps. À croire que j’avais une bonne dose de confiance en moi pour tenter ce coup de folie ! Le filon de proposer des cours de français en se présentant comme un Français de souche s’avère vite payant, et me laisse également toute latitude pour me perfectionner en judo, ce pour quoi j’ai quitté ma banlieue parisienne. »

DE LA SECTION DES ETRANGERS…
« Mes débuts sur les tatamis ont lieu au Kodokan, dans le cadre de la section des étrangers. Là encore, je débarque un peu comme ça, et je me retrouve sur le grand tapis sans que personne ne m’ait tellement questionné sur mon pedigree de judoka. Au bout de quelques jours, ie comprends tout de même qu’il me faut un grade japonais, je postule et on me demande d’enchaîner plusieurs katas, ainsi que deux-trois mouvements supplémentaires, mais sans avoir à prouver ma valeur en combat. « OK, vous serez deuxième dan ! ». Raymond Moreau, que j’ai « mis » dans le bateau pour me rejoindre l’été suivant, fera mieux en devenant directement troisième dan, mais s’avérera finalement un grand déçu du Japon. Lui le travailleur magnifique, fondateur à la fin des années 1940 du Judo Club de la Loire sur Saint-Étienne avec Georges Baudot, venait avec son idéal du très beau judo, qu’il n’a finalement jamais trouvé. Je me retrouve à m’entraîner avec quelques Américains, l’Écossais George Kerr – un bagarreur qui enchaînera les podiums européens dans les années 1960 – ou encore le Belge Daniel Outelet, principalement au Kodokan, mais aussi de temps en temps dans les universités de Meiji, Tenri ou Waseda. Je côtoie les Gruel, Courtine, Pariset, Dazzi – ces trois derniers qui participèrent aux deuxièmes championnats du monde fin novembre 1958. »

« QUEL QUE SOIT LE SUJET DE MES OUVRAGES, IL S’AGIT POUR MOI DE MENER L’ENQUÊTE. TOUJOURS GUIDÉ PAR CETTE CURIOSITÉ QUI M’AVAIT AUPARAVANT MENÉ TOUT AU LONG DE MON PARCOURS DE JUDOKA »

…AU « CLUB DES CLUBS »
« C’est ainsi que se nommait le département des meilleurs combattants, comptant trente sélectionnés, dont vingt-trois Japonais. Je suis le seul à ne pas être professeur de judo dans son pays d’origine – jamais je n’ai ressenti cette envie – mais j’intègre l’équipe internationale de compétition des « étrangers du Japon ». Surtout, je continue d’en prendre plein les yeux en voyant pratiquer Yoshimi Osawa (jusqu’en octobre dernier, il était le dernier 10e dan vivant depuis le décès d’Ichiro Abe, NDLR), une bombe qui attaquait de tous les côtés dans la pure culture du Kodokan, et Kyuzo Mifune, magnifique malgré son modeste gabarit (1,60m pour 55kg) et son âge avancé. Ils arrivaient toujours par la même porte, posaient leur serviette toujours au même endroit, et l’entraînement du mercredi vers dix-sept heures tournait au spectacle. Quelques mouvements d’échauffement et Mifune pointait du doigt sa première « victime », pour quelques minutes de nage-komi où le temps s’arrêtait. Il avait la connaissance du judo sur le bout des doigts, et patatras, ça projetait fort dans tous les sens ! J’ai eu ce privilège à plusieurs reprises et, toute ma vie, ces moments resteront bien présents dans mon esprit. »

DE CEUX QUI AVANCENT
« Près de sept-mille combats d’entraînement et vingt-cinq compétitions officielles plus tard – j’en ai tenu les comptes dans un carnet, l’heure est venue de rentrer en France, grandi de mes expériences professionnelles de professeur, journaliste, « détecteur de responsable », écrivain, loin de mes études à la fac de droit… C’est dans le bateau du retour que j’écris Judo de champions, que les éditions Chiron publieront. Pas vraiment de quoi en vivre, mais cela a fait tache d’huile puisque j’aimais vraiment noircir du papier. Le Japon et le judo seront naturellement mes premières marottes, avant que l’immobilier, l’urbanisme et l’art m’en détournent progressivement. Quel que soit le sujet, il s’agit pour moi de mener l’enquête. Toujours guidé par cette curiosité qui m’avait auparavant mené tout au long de mon parcours de judoka, que je stoppai net à vingt-neuf ans, convaincu d’avoir fait le tour de la question. J’avais beau conserver l’habitude de fréquenter Luc Levannier au Shiseikan dans le XVe arrondissement, je ne suis jamais revenu sur cette décision, demeurant à jamais quatrième dan, comme n’importe qui… La trace de la patience, que constitue le sixième dan, là où tout commence vraiment, ce n’était pas pour moi. »

UNE MARQUE INDÉLÉBILE
« Pour autant, je suis resté un observateur attentif. J’ai eu l’opportunité de m’entretenir avec nombre de ceux qui ont posé les bases de la pratique en France voilà bien des années, dont les deux ceintures noires n°1 Maurice Cottreau et Jean De Herdt, diamétralement opposés. D’un côté, l’authentique judoka de club, de l’autre le premier champion, celui qui donna, par son aura remarquable, une dynamique au judo français. Aujourd’hui, je mesure la chance d’avoir connu tous ceux-là, comme celle d’avoir été témoin des premières grandes rencontres internationales, ces France-Angleterre aux allures de bataille, ces premiers championnats d’Europe au Vel’ d’Hiv, ou encore ces lignes de dix combattants qu’affrontait le jeune Shozo Awazu lors de galas qui excitaient les spectateurs. En comparaison, l’arrivée du judo au programme olympique fut bien plus confidentielle, car trop loin de nous certainement. Le judo d’aujourd’hui, je ne saurai dire si c’est mieux ou pire qu’avant, mais c’est finalement un peu de tout ça à la fois, et cela restera toujours cette discipline qui a été un véritable pan de ma vie, de laquelle il me restera jamais quelque chose. »

Propos recueillis par Emmanuel Charlot et Antoine Frandeboeuf

À nos lecteurs : cet article est paru en mars-avril 2022, dans L’Esprit du Judo n°97. Le magazine est disponible ici.