Et deux qui font cinq. Une copie excellente voire exceptionnelle  : voilà ce qu’aura donc rendue l’équipe de France féminine durant ces trois jours. Cinq titres continentaux féminins, la performance est rare ! Ce samedi, Madeleine Malonga et Romane Dicko ont apporté leur écot à la hotte déjà bien remplie de l’équipe dirigée par Larbi Benboudaoud. Un samedi marqué aussi par l’impressionnante démonstration des masculins russes : deux titres et quatre médailles. Un bilan en forme de confirmation des tendances observées au Grand Chelem du Budapest après ce long confinement de huit mois.

Malonga, journée sans fautes

Madeleine Malonga, très concentrée lors de sa finale face à l’Allemande Malzahn.
Crédit photo : Carlos Ferreira (UEJ)

Elles ont toutes les deux remporté leur premier titre en 2018 à Tel-Aviv. Cette année 2020, elles restaient sur une victoire – probante – au Grand Chelem de Paris et remontaient pour la première fois sur un tapis de compétition internationale, ici, à la O2 Arena de Prague. Un retour aux affaires qui se soldent par un second titre continental pour Madeleine Malonga et Romane Dicko qui boucleront donc cette année très particulière, invaincues.
La judokate de l’ESBM Judo aura connu une journée sans accroc, toujours aussi impactante avec son bras droit loin dans le dos et son uchi-mata qui aura été son arme du jour. Arrivée en finale sans vraies difficultés, elle y retrouvera l’Allemande Luise Malzahn. Un profil dont Malonga savait devoir se méfier puisqu’elle restait sur trois défaites contre elle entre mai et octobre 2019, dont une fois en 1/4 de finale l’année dernière aux Jeux européens de Minsk. Un combat très engagé dans ces débuts, notamment du côté de la Française remontée comme jamais, avant que l’arbitrage ne vienne se substituer à une confrontation qu’on sentait tendue, fiévreuse mais où le judo était plutôt là. Alors que le score est de deux shidos à un, Malzahn lance deux attaques en o-uchi-gari. Sur l’action suivante, Malonga tasse intelligemment l’Allemande dans le coin afin de la faire réagir, avant de mettre un coup de patte qui fait descendre à genou Malzahn. Matte, shido pour non-combativité et donc hansukumake pour cette dernière ! Un exemple – un de plus et un de trop – d’une gestion arbitrale ubuesque durant plusieurs des combats de ce bloc final. Si le judo, et il nous en a été offert depuis Budapest, avait terriblement manqué aux amateurs, retrouver cet arbitrage qui ne sait pas – plus – lire un combat et s’effacer pour laisser les acteurs au centre du jeu et ainsi décider de l’issue à donner au combat, gâchent malheureusement ces retrouvailles tant attendues.

Dicko, contrat rempli

ET de deux titres européens pour Romane Dicko !
Crédit photo : Carlos Ferreira (UEJ)

La journée de Romane Dicko fut différente : clairement en manque de repères, la judokate de 21 ans s’est montrée très appliquée dans son premier combat où elle plaçait deux jolis ko-uchi-gari. En 1/4 de finale, c’est Kayra Sayit (ex Ketty Mathé) qui fait l’essentiel du combat, Dicko profitant d’une attaque trop faible de cette dernière, vainqueur à Budapest, pour la contrer. En finale en revanche, Dicko retrouve son arme favorite : un makikomi à droite parfaitement suivi au sol qui cloue Irina Kindzerska. Loin de la très forte impression laissée à Paris, Dicko, dont on sait qu’elle a eu du mal à retrouver ses marques après ces huit mois sans compétition, trouve néanmoins les ressources pour aller chercher la victoire et clore une année 2020 qui l’aura vue retrouver et imposer définitivement son leadership national et européen en vue de Tokyo.
Chez les garçons, trois défaites au premier et deuxième tour pour Cédric Olivar, Alexandre Iddir et Axel Clerget. Si les deux premiers pourront sans doute ruminer du fait d’avoir été battus par des judokas à leur portée, Clerget, lui, aura livré une sacrée bataille à l’Espagnol Sherazadishvili dans un quart de tableau de la mort. Malheureusement, celui dont il était la bête noire pendant des années trouve aujourd’hui les ressources pour passer le piège français. C’est la troisième victoire d’affilée en  deux ans de l’Espagnol après quatre défaites les années précédentes.

Igolnikov et Bashaev, tsars classieux

Igolnikov, un garçon autant introverti que talentueux.
Crédit photo : Carlos Ferreira (UEJ)

Si les Françaises ont joué les patronnes ce samedi, les masculins russes, eux, ont, presque réalisé la journée parfaite. Cinq engagés, quatre médaillés et deux titres pour Mikail Igolnikov et Tamerlan Bashev qui auront régalé le maigre public. Un bilan presque identique à celui du Grand Chelem de Budapest où cinq judokas de l’équipe d’Ezio Gamba avaient marqué de leur empreinte le dernier jour.
Difficile de ne retenir qu’un nom, car tant Igolnikov et son uchi-mata en deux temps (Nikoloz Sherazadishvili, en quart de finale, peut en témoigner) ni Tamerlan Bashaev et ses très purs mouvements d’épaule (il mettra morote-seoi-nage debout au Géorgien Matiashvili en demi-finale) ont traversé la journée avec sobriété (Igolnikov n’ esquissa qu’un sourire poli en se tournant vers les photographes après sa victoire),  assurance et style. Bashaev plantera d’ailleurs son compatriote Inal Tasoev en finale (pour une revanche de Budapest) avec son ippon-seoi-nage à gauche.

Tamerlan Bashaev dans ses oeuvres lors de la finale contre son compatriote Inal Tasoev.
Crédit photo : Carlos Ferreira (UEJ)

En -100kg, Arman Adamian, champion d’Europe en titre, aurait pu être le troisième titré du jour. Profitant de la défaite surprise de son compatriote Niyaz Ilyasov, vice-champion du monde 2019 et vainqueur à Budapest, au premier tour (là encore la lecture arbitrale du combat est à interroger), ce musculeux ours russe se frayait un chemin jusqu’en finale où il tombait sur le pieux israélien Peter Paltchik, vainqueur à Paris et n°3 mondial. Un judoka qui monte en puissance depuis 2018 et qui vient garnir le nombre déjà imposant de candidats à une médaille olympique.

France et Russie : la prime aux “grands pays”

France et Russie sortent donc grandes gagnantes de ces championnats d’Europe. Un évènement qui consolide l’analyse faite après le Grand Chelem hongrois : les « grands » pays, grâce à la structuration de leur système, se sont montrés performants dès leur retour aux affaires tandis que les petites structures qui s’appuient beaucoup sur les stages à l’étranger souffrent. En élargissant la focale, on voit que les pays traditionnellement forts sont bien présents : la Géorgie et sa nouvelle génération masculine déjà prête pour Tokyo, ou l’Azerbaidjan et ses vieux grognards.
Pour la France et la Russie, l’image qui restera de ces championnats d’Europe est sans doute celle d’un miroir inversé : un groupe féminin tricolore très impressionnant et une équipe masculine toujours en difficulté,  pour l’exact inverse concernant l’équipe russe.
La France termine en effet première nation avec huit médailles dont cinq titres. Une première place qu’elle n’avait plus occupé depuis 2016 et ses sept médailles dont cinq titres. Huit médailles… mais dont sept sont à mettre au crédit des féminines, qui finissent toutes classés ! Cinq couronnes continentales, ce n’est pas une première mais cela reste tout de même exceptionnel puisque la seule fois où ce chiffre avait été atteint, c’était en 1975 à Munich, pour le premier championnat continental féminin et avec une catégorie Open ! Un bilan impressionnant — malgré l’absence d’Amandine Buchard — qui met en valeur une grande génération et s’explique aussi en partie par l’absence de quelques rivales décisives, Bilodid et Kelmendi en tête, l’essoufflement de l’opposition, l’absence rélle ou virtuelle de quelques nations fortes… Les Anglaises n’étaient pas là et les féminines russes étant totalement hors du coup depuis la reprise (voir plus bas). Il faudra donc mesurer l’impact de ce groupe dans une période différente, même si les assurances sont déjà là – rappelons que nos féminines ont récolté trois titres mondiaux l’année dernière à Tokyo. Côté garçon, le bronze convaincant de Kilian Le Blouch s’inscrit hélas dans un sillon décroissant qui a commencé à se creuser en 2015 avec trois médailles (Loic Korval, Loic Piétri et Cyrille Maret), puis deux en 2016 (mais deux titres avec Walide Khyar et Teddy Riner) et 2017 (l’argent de Clerget et Maret) et enfin une en 2018 et 2019, merci Cyrille Maret. Cyrille en convalescence, Axel écarté par l’Espagnol et de retour de blessure, c’est Kilian qui a cette fois sauvé l’honneur et montré la voie. Un bilan paradoxal, car on a perdu l’élan qui semblait se dessiner à Budapest et c’est un peu décevant, mais le travailleur et déterminé Kilian Le Blouch a clairement montré qu’il se hissait désormais au statut de très réel outsider pour une médaille olympique. Intelligent, tactique, ultra-déterminé, difficile à faire tomber, épouvantable sur les mains, un cardio d’enfer… et désormais des techniques de judo qui font tomber et un fort enchaînement au sol. C’est une proposition qui se tient.

La Russie est elle mise en lumière par une équipe masculine largement rajeunie dont on sent nettement la montée en puissance à moins d’un an des Jeux. Sept médailles, six masculines, trois titres et deux catégories dont la finale aura été russo/russe (-60kg et +100kg). La machine est très impressionnante. Les féminines, elles, réalisent leur plus mauvaise performance depuis 2001, l’une des plus faibles de leur histoire. Alors qu’elles avaient tenu tête aux Françaises l’année dernière, quatre médailles dont le titre pour Daria Mezhetskaia en -57kg, elles ne récoltent à Prague qu’une médaille de bronze par Madina Taimazova, qui valide les promesses montrées lors de ses années juniors (championne d’Europe 2017, vice-championne du monde 2019). Une -70kg qui fait figure d’exception puisqu’elle est la seule féminine du pays des Tsars (on attend la -48kg Irina Khubulova) a validé l’axiome désormais explicite d’une corrélation entre résultats mondiaux en juniors et seniors.

Un dernier mot sur la Géorgie et sa génération dorée (née entre 1998 et 2000) qui vient combler les catégories où la génération précédente (Liparteliani, Tushishvili, Chkhvimiani) n’a pas, ou plus, de leader. Une mention spéciale pour Tato Grigalashvili, qui s’offre le doublé -23 ans/seniors en une semaine (il est le seul à réaliser cela avec le Moldave Sterpu en -73kg). Une Géorgie qui finit à six médailles tout de même.

Dernière compétition internationale de l’année, le prochain rendez-vous sera donc en 2021, du côté du Qatar pour le Masters. On a déjà hâte d’y être, alors que les Jeux olympiques focaliseront toujours plus l’attention.

Retrouvez les résultats complets ci-dessous :
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