8e dan / Championne du monde 1980
Championne du monde vétérans 2007 (-48 kg)
Trois fois championne d’Europe (1976, 1978 et 1980)
Professeur et entraîneur / Expert et vice présidente de l’UEJ

Le mot « judo » est employé par plus de quarante millions de pratiquants dans le monde. Mais qu’ont-ils en tête ces quarante millions de personnes quand ils font du judo ? Que mettent-ils derrière ce mot ? Que voient-ils ?
Les buts poursuivis, la couleur de cette pratique, le fait même que cela puisse en être une, tout dépend de ce que ce mot – les Japonais en font un dessin complexe à deux idéogrammes – représente pour vous.

Bien sûr, pour ce mot-là, il y a une intention. Il y a Jigoro Kano, ce qu’il en a dit, ce qu’il a écrit sur ce sujet. Ce mot, c’est le sien et c’est essentiel de faire l’effort d’essayer de voir ce qu’il a mis derrière. Mais qui peut vraiment affirmer comprendre son intention ? Ce sont des études bien longues qu’il faudrait faire, rien que pour s’approcher d’une telle prétention. Et qui peut dire surtout que l’intention de Kano est aujourd’hui ce qui se trouve nécessairement derrière le mot largement centenaire de « judo » ? Chacun plonge dans cette aventure, dans ce qu’il y a derrière le mot, avec sa propre intuition des choses. Finalement, seul.

Nous les professeurs, avons ce privilège. Nous pouvons dire « le nôtre » à notre guise, enseigner ce que nous pensons être le judo, et nous le faisons souvent avec beaucoup d’engagement, avec le sentiment très aigu de ce que nous voulons, de ce que nous croyons être juste sur le plan technique, pédagogique, mais aussi spirituel ou moral. 

Nos élèves arrivent avec leurs singularités, mais nous nous battons avec exigence pour, dès le départ, forger leur esprit et leur corps, afin qu’ils suivent et comprennent ce qu’on leur demande. 

On exige des forts qu’ils utilisent moins leur physique, des faibles qu’ils soient vaillants, des paresseux qu’ils transcendent leur nature, et nous sommes prêts à perdre du monde en route, car nous pensons que c’est le prix du « judo » dans les règles de l’art. La bataille est difficile et sans cesse à reprendre, avec les débutants, avec les nouveaux venus, pour créer l’environnement favorable et le groupe dont nous rêvons. C’est souvent un compromis entre l’idéal et la réalité, entre le plaisir simple de la pratique et l’exigence, entre les moyens de chacun et ce que nous investissons en eux.
La façon dont le groupe est modelé se révèle souvent avec le « visiteur », un profil très spécifique, notamment en France où c’est l’habitude, excellente justement pour diffuser les bonnes pratiques et les échanges, d’accepter facilement d’ouvrir sa porte au judoka de passage. Mais le visiteur est souvent un révélateur. À moins d’être lui-même de la même famille, d’être baigné de la même perception, il est typiquement celui sur lequel on n’a pas eu d’influence, le produit d’une autre vision, d’une autre forme d’entraînement et même de pratique. C’est un problème s’il se comporte comme on ne le souhaite pas, par exemple en montant la main et en brutalisant les débutants, du moins en ne montrant pas l’attitude que le professeur attend dans la circonstance, et qu’il a imposée au fil du temps. On dira que ce sont ses limites qui apparaissent, ou les limites de la vision dans laquelle le visiteur a été initié. Mais il peut être aussi, cela arrive souvent, le révélateur des limites du dojo visité, par son excellence, la qualité de son attitude. Dans le premier cas, le professeur sera tenté de lui expliquer ce qu’il convient de faire, de l’amener à entrer rapidement dans le moule. Dans l’autre, il sera tenté de justifier les limites du groupe, rendues criantes par la présence d’un tiers… Pour peu qu’il soit assez pertinent lui-même pour percevoir la différence. 

Je suis bien sûr de ces professeurs qui ont une vision de ce qu’est le judo et de ce qu’il faut faire pour le transmettre d’une génération à l’autre. Je n’hésite pas à la défendre avec intransigeance, c’est-à-dire sans compromis, y compris, comme j’en ai déjà fait le récit, quand on me demande de le faire dans d’autres dojos où ma « vision » n’est pas forcément immédiatement comprise. 

Mais voilà que je suis désormais souvent la « visiteuse », dans mes voyages à l’étranger et les invitations auxquelles je réponds. Une visiteuse attentive à lire la boussole qui dirige ces dojos, des boussoles qui montrent souvent des caps bien éloignés du mien. Si éloignés parfois que je ne sais pas si je suis chez moi dans ce dojo, si nous faisons la même chose, si, même, je dois m’y rendre. J’y vais toujours néanmoins, avec le souci de comprendre, de soutenir si on me le demande, de percevoir, avec bien du mal parfois, ce qui est, ici, derrière le mot « judo ».

Le niveau technique pourrait être meilleur, le rythme de travail aussi. Le renforcement musculaire remplace les exercices de mobilité et de placement de corps. Ils ne savent pas se déplacer, les Uke ne connaissent pas leur rôle… Mais, ici aussi, les uchi-mata des grands font tomber les petits finalement, d’autant que ceux-ci ne sont guère aptes à les éviter et préfèrent sauter pour ne pas se faire mal. 

J’expérimente progressivement une nouvelle attitude, moins déterminée et plus à l’écoute : j’essaie de voir avec leurs yeux, de saisir ce qu’ils mettent de différent derrière le même mot que moi, je vais dans leur sens, par curiosité, par respect, par envie, tout de même, de donner un coup de pouce, même si on ne m’a rien demandé. De quoi comprendre d’autres parcours, d’autres judo. Car j’ai l’intuition, malgré tout, que le mot et la chose appartiennent à tous, que toute interprétation a un sens et que la vérité s’approche par différents chemins, qui sont chacun un reflet du but.