En octobre 1941, le précurseur du judo français du XXIe siècle débutait

© L’Esprit du Judo / Bon pied, bon œil, George Pfeifer suit toujours de près les affaires du judo. Il est même intarissable sur le sujet. Un plaisir…

Il y a 72 ans, George Pfeifer, alors âgé de dix-neuf ans, faisait ses premiers pas sur les tapis de la rue de Sommerard, à Paris,  sous la houlette de Maïtre Kawaishi. Devenu par la suite chef d’entreprise, il deviendra président de la Fédération Française de judo à deux périodes (1966-72 et 1981-86). Considéré comme le précurseur du judo français tel qu’il est aujourd’hui, l’Esprit du Judo était parti en 2003 à la découverte d’un constructeur de cathédrale.

Découverte du judo

J’ai commencé le judo en octobre 41 chez Maître Kawaishi rue du Sommerard à Paris, j’avais dix-neuf ans. Le tapis c’était des journaux sous une bâche, un poteau au milieu. Les vestiaires étaient constitués par le rideau des kimonos de location. Au deuxième cours, on prenait les kimonos dans lesquels les copains avaient transpiré la séance d’avant ! Dans le vestiaire, il y avait une espèce de douche en zinc qui fonctionnait très mal et qui se bouchait tout le temps. Le dernier à passer devait aspirer avec une espèce de ventouse. Cela ne nous empêchait pas de payer nos cours…

L’entraînement à l’époque

Mr Kawaishi était assis devant son bureau, un bandeau autour du front, souvent une jambe repliée sous lui et il surveillait tout. Il montrait peu, il fallait qu’on se débrouille. Mais les ceintures supérieures prenaient toujours les ceintures inférieures pour leur apprendre. Nous étions dans les années 40, c’était la guerre, il y avait des restrictions. D’ailleurs j’étais toujours volontaire pour être le Uke sur les démonstrations d’étranglement car, je récoltais en compensation une boîte de lait concentré, mon péché mignon ! Quand on s’était bien entraîné, on allait boire une bière et manger une saucisse au quartier latin…

Premier club de judo au Maroc

J’avais passé mes katas à Paris, mais après mes études j’ai travaillé aux Etats-Unis, ce qui fait que je suis resté neuf ans ceinture marron. Je suis rentré des USA en 46 pour partir au Maroc en 47. Là-bas, il n’y avait pas de judo, j’ai fait de l’escrime, avant de rencontrer finalement deux ceintures marrons. On a créé le premier club puis on a fait venir Maître Kawaishi et j’ai fini par passer mon premier dan, puis les deux suivants. On a alors créé beaucoup de clubs.

Élections au « One-two-two »…

De retour en France, je suis entré au comité directeur de la FFJDA, sous la présidence de Jean Pimentel, puis de Claude Collard, avec qui j’avais beaucoup travaillé au Maroc au niveau professionnel. Soucieux de développement sportif, il avait nommé Robert Boulat, un ancien lutteur et professeur d’éducation physique, au poste de Directeur Technique. La majorité du comité directeur ne l’acceptait pas, non en tant qu’homme, mais sur sa façon de voir les choses. Tout à fait amicalement, j’ai été le porte-parole de cette contestation. Quand il est arrivé en fin de mandat, on m’a dit : « C’est toi qui a toujours mené la contestation, il faut y aller ». Je n’y avais jamais pensé, mais j’ai fini par être élu Président en 66… dans une ancienne maison close de la Belle-Epoque, rue de Provence, le « One-two-two » reconverti en salle de réunion où nous avions fait notre assemblée générale !

Une volonté d’équilibre

J’ai vécu au sein de la Fédération française de judo toutes les disputes du judo français, d’abord avec le Judo Kodokan (un groupe se réclamant de l’enseignement de l’expert japonais Ishiro Abe en opposition à la nouvelle Fédération, NDLR) puis avec le Collège des Ceintures Noires. C’étaient des crises passionnelles. Il n’y avait pas d’intérêt personnel en jeu. Quand les gens du « Kodokan » ont intégré le comité directeur (en 1956), on se réunissait avant chaque réunion dans un café place Denfert-Rochereau pour savoir comment faire un vote bloqué contre eux sur telle ou telle décision ! On était jeune, c’était convivial, mais on était passionné. Pendant ma présidence, j’ai travaillé à aplanir la « dissidence » du Collège National des Ceintures Noires qui avait fondé une fédération à part. On n’était pas du même bord, mais on se connaissait tous bien. On s’est vu régulièrement pendant dix-huit mois. Il a fallu être patient ! On a fait des concessions, ils en ont fait. Notre judo en est sorti renforcé et plus équilibré.

Un projet moderne

J’avais conçu un projet avec trois départements : l’administratif, le sportif et l’enseignement. Ce sont aujourd’hui encore les trois secteurs fondamentaux de la Fédération. J’ai fait confiance à Henri Courtine (ancien Directeur Technique National et 9e dan, NDLR) pour organiser le secteur sportif. C’est d’ailleurs sur son idée que nous avons organisé le premier Tournoi de Paris en invitant les dix meilleures nations à se retrouver à Coubertin – un concept qui n’existait pas à cette époque. Sur le plan de l’enseignement, j’ai fait travailler  une commission des meilleurs experts de l’époque sur la première « Progression Française », un instrument au service des professeurs pour donner à tous les judokas français des références communes. Parmi beaucoup d’autres choses, j’ai aussi lancé l’idée du « Passeport Sportif ».

Les dojo

Quand je suis arrivé, on parlait depuis longtemps d’un grand dojo national et on prélevait un franc sur la licence pour l’achat de ce local. Cela ne venait jamais, mais la cagnotte grandissait.J’ai appris un mois avant l’assemblée où j’allais devenir président que le Central, une fameuse salle de boxe tout près des Grands Boulevards parisiens, était à vendre. Mais il fallait vite prendre position. J’ai signé tout de suite, avancé l’acompte. Je l’aurais payé moi-même s’il avait fallu ! Cela a été une époque formidable. Les meilleurs venaient s’entraîner tous ensemble sous la direction de Bernard Pariset, Henri Courtine, Maurice Gruel qui venait donner un coup de main. C’était la première fois qu’on avait un tapis à ressort ! je l’avais fait copier au Japon par une société spécialisée.Il fallait faire la même chose au niveau régional. J’ai lancé avec Henri Courtine le programme des Dojos Régionaux. C’est ce qui a vraiment permis, je crois, de créer l’unité du judo français.

Pierre par pierre

Il a fallu souvent convaincre, discuter, imposer. Tout cela s’est construit pierre par pierre, avec beaucoup d’engagement et de travail. Ce qu’il fallait surtout, c’était donner de l’enthousiasme aux équipes. J’ai utilisé le vieux système qui consiste à dire au maçon : tu ne mets pas deux pierres l’une sur l’autre tu construis une cathédrale

Une fierté

Ce dont je suis le plus fier ? D’être judoka. Je me suis entraîné pendant trente ans, dont dix ans six jours sur sept. J’ai aussi passé le 6e dan sans passe-droit, à soixante ans, alors que j’étais Président de la fédération. J’ai travaillé deux heures tous les matins pendant six mois avec Pierre Guichard (ancien DTN, NDLR) et l’expert japonais Kyoshi Murakami pour me préparer…

© L’Esprit du Judo / Un visionnaire applaudi.

Parcours

Chef d’entreprise dans le BTP, Georges Pfeifer a succédé à Claude Collard à la tête de la FFJDA. Il en fut le cinquième président. S’il ne met pas un frein à la politique de son prédécesseur privilégiant la dynamique sportive, il l’harmonise en bâtissant les structures permettant au judo français de se développer en masse. C’est sous sa présidence que sera ouvert le premier centre d’entraînement national et que le Collège National des Ceintures Noires acceptera de renoncer à se maintenir en fédération dissidente. Il abandonne la présidence en 72, le nombre de licenciés étant passé en cinq ans de 60 000 à 200 000. Rappelé, il sera réélu en 80 pour six nouvelles années.