Champion d’Europe, médaillé mondial, médaillé olympique aux JO de Londres, le technicien de Grand-Quevilly partage désormais son temps entre Los Angeles, des projets numériques, le surf, les stages qu’il anime en France comme à l’étranger avec le goût des autres et celui du voyage. Prestigieux benjamin de l’équipe, il rejoint la team L’Esprit du Judo pour livrer ses analyses… la langue de bois ? Ce n’est pas son genre.

Je ne suis pas dans le secret de la nomination de Daniel Fernandes et Christophe Gagliano auprès du groupe seniors masculin, mais j’aime le judo et cette décision m’apparaît comme un marqueur fort pour Paris 2024. Cela m’a fait réfléchir à ce qu’était un bon entraîneur de haut niveau. En fait, qu’est-ce qui compte ?

À l’Insep, j’ai conscience que j’étais hyper protégé par rapport à mes résultats. Avec Larbi Benboudaoud en juniors, même s’il ne nous ménageait pas, j’avais tout de même un statut. J’ai établi là les bases d’une relation réussie avec l’entraîneur, celle de la confiance, je dirai même de la confiance réciproque. Il faut sentir qu’il ne se demande pas si tu vas pouvoir, ou si tu es le bon. C’est un équilibre difficile à trouver, et particulièrement dans un système où les entraîneurs nationaux sont aussi les sélectionneurs. Un vrai sujet pour une prochaine chronique !

Avec Jean-Pierre Gibert en 2011-2012 en équipe de France, il y avait aussi cette entière confiance mutuelle. J’avais confiance en ses conseils et en ses choix. Il a été très intelligent. Il a, par exemple, su trouver une alternative efficace à mes très mauvais échauffements (quasi inexistants) et à les rendre ludiques. Ce qui a changé radicalement la qualité de mes séances. Il pouvait apporter techniquement aux autres combattants de ma catégorie sans que cela me mette mal à l’aise. Avec un Benoît Campargue, les choses étaient un peu différentes parce qu’il cherchait justement à ne pas te faire sentir numéro un, même quand tu l’étais. Mais c’était une sorte de jeu qui ne me mettait pas tellement en danger. Et moi, j’avais le sentiment de rendre ce qu’il me donnait a priori, par mes résultats aux moments décisifs. Quant aux moments de perfectionnement technique avec Darcel Yandzi, ils ont été les plus riches de toute ma carrière. J’ai compris qu’il voulait être crédible à mes yeux en préparant avec précision nos séances. De mon côté, je n’avais pas envie de le décevoir et j’avais envie de bien faire les choses. Notre duo était en osmose.

Ces deux entraîneurs qui entrent aujourd’hui dans l’équipe, je les ai connus durant ma carrière. Gag en équipe de France, Dany avec l’US Orléans. J’avais créé une relation singulière avec Dany. Respect, c’est le bon mot. Tu sais qu’il pense que tu peux le faire. Que c’est dans tes moyens. Mais respect aussi pour ce qu’il représente, ses compétences, son passé. Une relation fusionnelle ? Il faut au contraire conserver une certaine distance, comme celle que l’on a avec les gens auxquels on a envie de montrer ce que l’on vaut. Dans ma carrière, j’ai vu des gars forts qui auraient sans doute pu aller plus loin s’ils avaient mis en place une relation plus exigeante avec leur entraîneur. Quand c’est un pote, une nounou, son regard ne t’incite plus à te surpasser. Même avec Daniel Fernandes avec qui j’ai parlé longuement de tout, il y a toujours eu un garde-fou. Et lui-même a toujours pris soin de me faire ressentir cette distance. Je ne suis jamais allé chez lui ! Et je ne me serai pas permis de l’inviter à mon anniversaire. J’ai pris conscience progressivement de cette pertinence relationnelle. C’est ce qui rendait son discours audible. Quand il demandait quelque chose, je le faisais. 10 x 400m ? Ok. Et tu ne grattes pas, parce que tu ne veux pas faire ça comme ça. On est dans le vrai dans ce genre de relation. Entre gens sérieux. Je m’interdisais de négocier quoi que ce soit. C’est exactement ce que Teddy a montré depuis quinze ans, tout judoka aux moyens et au palmarès extraordinaires qu’il est. Tout le monde, même un athlète, a tendance à s’arrêter, à se protéger quand ça commence à faire mal. L’entraîneur est le gars à qui tu ne veux pas montrer ça. Et lui, pour toi, il est ce guide qui va t’amener au-delà de tes limites, selon sa promesse implicite.

On parle de confiance, de respect, de distance juste, mais le fond de ma pensée, c’est qu’il s’agit d’admiration. Devenir plus fort, ça passe par un exercice d’admiration. Celle que vont peut-être, je le leur souhaite, ressentir les mecs au contact de Dany ou Gag. Un entraîneur doit être une référence. C’est celui qui te donne envie d’être comme lui, aussi fort mentalement, aussi bon judoka, classique ou non, parce que tous ces gars sont aussi ceux qui ont compris la discipline, aiguisé leur efficacité plus loin que les autres. Un grand champion ne fait pas forcément un grand entraîneur, on le dit tout le temps. Mais celui qui a été champion détient quelque chose que personne d’autre n’a. Les Darcel Yandzi, Dany Fernandes, Larbi Benboudaoud, Christophe Gagliano… C’était des modèles et, franchement, c’est difficile à remplacer. C’est dans leur monde que tu veux aller toi aussi. Ça ne veut pas dire que ceux qui n’ont pas été médaillés mondiaux ou olympiques ne valent pas la peine. Ce serait caricatural et irrespectueux de le dire. Il y a des entraîneurs qui ne sont pas passés par là, mais dont la compétence évidente est aussi une aura forte. Avoir déjà amené quelqu’un à ces niveaux, par exemple, est quelque chose que tu as envie de respecter ! Mais, celui qui a remporté une médaille mondiale, il sait, il a vécu lui-même cette expérience. Et quand on prétend à ces sommets, on peut avoir besoin à ses côtés d’un homme, ou d’une femme, qui a fait le chemin avant soi. Je trouve également qu’il est important que l’âge des entraîneurs ne soit pas trop éloigné de celui des athlètes. Le recul, l’expérience, oui, mais il faut rester pertinent auprès des jeunes générations. Si tu as performé quand ils étaient à peine nés, l’identification est plus difficile. J’ai vécu une compétition mondiale avec un entraîneur intelligent, et avec lequel ça se passait bien. On ne m’attendait pas trop, je n’étais pas bien depuis des semaines. Mais j’ai trouvé des ressources et je me suis accroché, passant tour après tour. Quand je le regardais, je voyais de la surprise, une sorte d’incompréhension, du respect oui, mais émerveillé, pas le respect de celui qui te dit d’un regard « C’est normal, c’est ton niveau, tu vaux ça ». Il était devenu comme « spectateur », et j’étais seul. 

On met le combattant en lumière et c’est normal. On analyse sa performance, sa façon d’aborder un enjeu de cette taille. Mais l’entraîneur aussi peut perdre sa lucidité, ne pas savoir gérer ses émotions et s’effondrer.

Un bon entraîneur ne devrait jamais être surpris de ta performance. Parce qu’il est là pour te faire sentir que tous les deux, et toi d’abord, vous êtes à la hauteur des obstacles, vous êtes les meilleurs.