Le 1er avril 1994, il y a trente-deux ans tout juste, naissait Double D, devenu acteur majeur des équipements dans les arts martiaux, en particulier du judo. Double D ? L’entreprise qui se cache derrière les produits Adidas pour sports de combat dans le monde entier. L’occasion de souligner le parcours d’entrepreneur de Cédric Dermée, son PDG, qui porte toujours en lui la flamme du judo et du combattant.
Cédric, on souhaitait ce petit clin d’œil vis-à-vis de Double D le jour de son trente-deuxième anniversaire. Les judokas connaissent les produits Adidas, moins Double D. Parle-nous de cette aventure d’entrepreneur…
Double D a été créée le 1er avril 1994 avec David Douillet, une date un peu particulière pour lancer une entreprise, n’est-ce pas (sourire) ? Aujourd’hui, la société réalise autour de cinquante-millions d’euros de chiffre d’affaires, avec une quarantaine de salariés, une quinzaine d’usines et cent-trente distributeurs dans le monde entier. Je suis aussi heureux de pouvoir dire que nous sommes une société française, dirigée par des Français et fiscalisée en France. Et puis, pour nous, c’est surtout une licence mondiale Adidas à gérer au quotidien, avec tout ce que ça implique en termes d’exigence, de contrôle et de qualité. C’est une très belle marque, mais il faut être à la hauteur tous les jours.
Imaginiez-vous tous les deux une telle trajectoire au départ ?
Pas du tout. À l’origine, c’était presque une débrouille. Je ramenais des produits des États-Unis, qui n’existaient pas en France, pour la famille, les amis. Avec David, nous arrivons à quinze ans à l’INSEP ensemble. Puis, comme beaucoup de sportifs, on réfléchissait à la suite. Un soir de Noël, je lui dis que le haut niveau n’en vaut plus la chandelle et je lui propose de monter une société pour commercialiser des produits que l’on ne trouve pas en France. Mon père m’a suivi immédiatement, alors que nous n’avions pas d’argent, et nous nous sommes lancés comme ça. Les débuts ont été très durs. On faisait les foires, les salons, je dormais dans une camionnette parce que l’on n’avait pas les moyens de se payer un hôtel. Notre premier best-seller ? C’était un gant pour chiens et chats. Quand on regarde ça aujourd’hui, c’est assez amusant. Mais ça a été une école incroyable, nous avons tout appris sur le terrain.

Comment l’entreprise s’est-elle structurée ensuite ?
Nous avons avancé étape par étape. Il y a eu les produits de camping, le téléachat, puis le fitness avec la marque David Douillet. À chaque fois, on allait là où il y avait des opportunités, sans vraiment se fixer de limites. Et puis il y a eu un tournant très important avec la licence Adidas, récupérée à la fin des années 2000 dans un contexte d’urgence après la défaillance de l’équipementier précédent, laissant la FFJDA sans partenaire. Jean-Luc Rougé m’a alors appelé pour me proposer de reprendre le contrat. Nous avons dit oui tout de suite, même si nous n’étions pas prêts et que ça coûtait beaucoup d’argent. C’était une fierté d’équiper l’équipe de France, et un vrai levier pour accompagner Adidas dans le judo. Durant ces années, l’entreprise est passée dans une autre dimension, avec une exigence beaucoup plus forte, une organisation à structurer et une dimension internationale à gérer.
Comment avez-vous traversé la période du covid ?
Ça a été très compliqué, parce que les clubs et les magasins étaient fermés dans le monde entier. Mais, paradoxalement, ça nous a permis de nous poser, de réfléchir, de restructurer nos équipes et notre organisation. Ça a été une période utile pour se recentrer.
Quel rôle a joué le judo dans ton parcours d’entrepreneur ?
Un rôle fondamental. D’abord, je viens d’une famille de judokas. Mes parents avaient un club, mon père était ceinture noire. J’ai fait dix ans à l’INSEP, dans un environnement très dur. Nous ne faisions pas chuter pendant des mois, mais nous apprenions à travailler, à persévérer, à encaisser. Cette capacité à rester dans l’effort, à progresser malgré les difficultés, c’est exactement ce que j’ai réutilisé dans l’entreprise. Le judo m’a appris à être dans des zones d’inconfort et à en sortir. Franchement, c’est ce qui m’a permis de devenir chef d’entreprise, bien plus que mes études. J’ai grandi dans le judo, mes amis sont des judokas, j’ai entrepris avec des judokas. Le judo m’a profondément marqué. Aujourd’hui encore, je suis sur les tatamis et mon fils (Orso, NDLR) fait du haut niveau. Le judo fait partie de ma vie du matin au soir.

Tu as pourtant pris tes distances avec le judo à un moment, non ?
Oui, quand j’ai arrêté le haut niveau, j’avais besoin de couper. Ce n’était pas un rejet, mais un ras-le-bol. J’avais besoin de tourner la page après une période très intense. Et c’est l’entreprise qui m’a permis de me reconstruire, de retrouver un nouvel objectif. Ensuite, petit à petit, je suis revenu au judo, notamment grâce à l’activité professionnelle, puis à travers mes enfants et l’enseignement.
Chef d’entreprise, tu es aussi toujours très impliqué sur les tatamis. Pourquoi ?
Je suis judoka à vie, ça ne s’arrête jamais. J’ai repris l’enseignement, j’ai passé des diplômes et surtout j’ai suivi une génération complète de jeunes pendant des années. De poussins à juniors, nous les avons accompagnés dans leur progression, sur le plan sportif mais aussi humain, à Sucy Judo puis à l’AJA Paris XX. C’est probablement ce que j’ai vécu de plus fort dans le judo après le haut niveau, parce que tu te sens utile, tu participes à la construction des individus.
Tu es aussi président du Racing Club de France depuis quelques années. Avec quel projet ?
Le Racing, c’est un club historique auquel je suis très attaché. C’est mon club d’origine, où j’ai appris le judo avec Serge Feist et maître Awazu. Quand nous l’avons repris, il était en perte de vitesse, avec moins de licenciés. Nous l’avons relancé, il va remonter autour de cinq-cents licenciés, avec beaucoup d’enfants et un vrai retour des anciens. En revanche, j’ai fait un choix clair : ne pas faire de haut niveau pour l’instant. Parce que c’est un engagement énorme, financier et humain, sur plusieurs années. Et autant j’aime la compétition et le haut niveau, autant j’estime que, si nous ne pouvons pas le faire correctement, mieux vaut ne pas le faire du tout.

Tu évoques souvent la réalité économique du haut niveau…
Parce qu’elle est dure. Beaucoup de jeunes vivent dans une grande précarité. Entre le logement, le coût de la vie, le manque de revenus, c’est compliqué. Certains doivent financer eux-mêmes leurs déplacements ou leurs stages. En parallèle, ils doivent parfois mener un double projet avec des études, ce qui est très exigeant. On ne peut pas faire semblant sur ces sujets-là. Si on s’engage, il faut être capable d’assumer.
Quel rôle essaies-tu de jouer à ton niveau ?
D’abord être honnête. Le judo, c’est une grande famille, avec ses forces et ses faiblesses. Il y a des histoires humaines, des équilibres parfois fragiles, des engagements très forts. Quand tu formes un jeune, tu t’attaches à lui, et parfois il part ailleurs pour des raisons économiques. C’est le jeu, mais ce n’est pas toujours simple. Mais mon cap est de ne jamais faire de promesses qu’on ne peut pas tenir. À titre personnel comme avec Double D, je fais les choses pour le judo, j’essaie d’aider quand c’est possible, tout en gardant une entreprise stable. Il y a toujours cet équilibre entre la passion et la réalité économique.
Comment choisissez-vous les athlètes que vous prenez en contrat, et avec qui la relation semble particulière ?
Nous sommes d’anciens athlètes, donc nous les comprenons. Bien sûr, il y a la performance mais, aujourd’hui, nous cherchons aussi des histoires, des personnalités, du caractère. Nous aimons les équipes ou les athlètes qui dégagent quelque chose de fort. Et surtout, nous sommes fidèles : nous accompagnons les athlètes même après leur carrière. Quand on regarde une compétition, on voit la vitrine. Mais ce qui est extraordinaire, c’est tout ce qu’il y a derrière. Moi, l’endroit que je préfère, c’est le tapis d’échauffement. C’est un endroit magique, rempli d’émotions. Nous sommes des athlètes, nous ne pouvons pas faire autrement que d’aimer ça.
Comment décrirais-tu le marché du judo aujourd’hui ?
C’est un marché très spécifique, presque un marché de niche. Il y a peu de produits, les pratiquants consomment peu. Nous avons donc été obligés de développer des produits périphériques : bagagerie, textile, accessoires. Et surtout, on s’appuie sur une présence internationale, sur plusieurs sports de combat, pour équilibrer l’activité.

Parlons des produits justement…
Volontiers, car c’est le cœur de notre métier et l’innovation qui va avec. D’abord, un bon produit, cela prend du temps. Nous avons été les premiers à introduire le polycoton dans les kimonos, mais aussi à créer un judogi qui évolue avec la taille de l’enfant. Bien sûr, tous les produits ne peuvent pas être innovants, surtout quand on cherche des prix accessibles. Ce que je peux vous dire, c’est qu’Adidas nous impose que 95% de nos produits soient écoresponsables. Nous travaillons sur des matières recyclées, sur la réduction des emballages. Un kimono représentera demain l’équivalent de quarante bouteilles plastiques en moins dans la nature. Et même si nous ne sommes jamais vraiment satisfaits, aujourd’hui, ce dont nous pouvons être fiers, c’est d’essayer de concilier économie et écologie. C’est un vrai sens à notre démarche.
Qu’est-ce qui reste le plus complexe dans ce métier ?
L’approvisionnement. C’est un défi permanent. Entre les matières premières, les fluctuations de prix, les contraintes logistiques, nous devons toujours nous adapter. Et avec l’écoresponsabilité, ça s’est encore complexifié, parce que les matières sont plus difficiles à trouver. Mais c’est aussi un défi motivant.
Qu’est-ce qui te motive encore aujourd’hui après plus de trente ans ?
La difficulté, justement. Les défis, les nouveaux marchés, le développement de disciplines comme le jiu-jitsu brésilien. Et puis le fait de rester dans cet univers du sport. Tant qu’il y a des choses à construire, à améliorer, ça me stimule. La suite ? Continuer à développer l’entreprise, accompagner le judo et rester au contact du terrain. Être à la fois chef d’entreprise et professeur de judo, c’est un équilibre que j’aime. C’est ce lien entre les deux qui me fait avancer. Le judo continue à se développer. Il y a un vrai défi avec les nouvelles générations attirées par d’autres sports plus ludiques. En France, on a une pratique très forte, qu’on ne retrouve pas ailleurs. Il faut réussir à la préserver.


