Pas de sélectionné masculin ce samedi pour les Français, suite au forfait de dernière minute du jeune médaillé européen Dayyan Boulemtafes (-73kg), tous les regards étaient donc braqués sur les efforts de nos trois représentantes en -63kg et en -70kg. Sur l’une d’entre elles surtout… La voir s’emparer du tapis à sa façon caractéristique, retrouver sa démarche, son assurance toujours visible, avait quelque chose de spécial pour le public français qui l’a tant regardée ces dernières années ­– et même si la maman de la petite Athéna, et désormais du très jeune Dakota, n’a pas quitté depuis si longtemps que cela les tapis de compétition puisqu’elle était finaliste des championnats d’Europe 2025, en avril, il y a seize mois de cela.

Une reprise sans or mais avec beaucoup de positif pour Clarisse Agbegnenou.
Crédit photo : Aurélien Brandenburger / Agence Hikari

Clarisse Agbegnenou était donc de retour aux affaires, la presse parisienne était là pour voir ça. Mais dans quel état ? Quel état physique, quel état d’esprit, quel état des courses sur le plan technique et tactique… Elle avait affirmé dans la presse sa confiance, et même son étonnement d’être déjà si en forme. Mais c’est au pied du mur qu’on voit le maçon, et même les plus expérimentés oublient parfois, quand ils se sont concentrés sur autre chose, à quel point la compétition fait mal. À désormais trente-trois ans et avec deux grossesses dans son curriculum, la mère de famille la plus célèbre du judo mondial allait découvrir en direct, ici à Lausanne, devant un public acquis, les jeunes Vaudois scandant son nom à chaque tour, si elle en avait assez sous la semelle pour repartir avec le même niveau d’ambition, les mêmes prétentions à la victoire qu’elle a toujours assumées depuis seize ans qu’elle est dans la place. Après trois médailles olympiques, dont le titre à Tokyo, après six titres mondiaux, elle ne revient que pour ajouter la dernière couche à sa légende dorée, et atteindre, idéalement, le statut de plus grande de l’histoire, à la hauteur d’une Tamura-Tani. Pour cela, un titre mondial de plus, un titre olympique de plus, l’amèneraient jusque-là. Ça commence tout de suite, contre Anna Kriza, une Hongroise de vingt-trois ans, soixante-sixième mondiale, qui va, à mi-combat, faire l’erreur de lancer un o-soto-gari un peu optimiste, que la championne française convertit en makikomi en sa faveur. Un yuko suffisant pour une mise en jambe. L’impression est bonne.

La n°1 mondiale parfaitement maîtrisée…

On allait passer un cap au tour suivant avec une combattante israélienne jeune et combative, trente-troisième au classement planétaire à vingt-et-un ans. La cadette des sœurs Primo, Gefen, a de la fougue, mais elle est encore tendre et manque de l’expérience dont Clarisse regorge. Il ne faut que seize secondes à la Française pour marquer son premier waza-ari sur makikomi, et deux minutes pour conclure sur un maître ura-nage. Et déjà les premières évidences : Clarisse s’est pleinement révélée, et elle est capable de donner la leçon à la jeune classe des prétendantes. Comme dans L’Odyssée d’Homère, Athéna sans doute aiguise sa force et sa motivation. Mais jusqu’où ? On monte beaucoup plus haut le curseur ensuite pour la finale de tableau, car c’est la championne du monde 2024, championne d’Europe en titre, Johanne Van Lieshout, qu’elle y retrouve, celle qui s’affiche à l’évidence comme le « boss » de ce demi-tableau. Souvent un peu nonchalante en tournoi, la Néerlandaise allait tout de même étalonner cette Clarisse Agbegnenou 3.0 au niveau du top 5 mondial. Test parfaitement réussi. C’est même le meilleur combat de la Française, qui fait pression sur elle avec sa garde et ses changements de rythme brutaux, l’empêche de prendre l’initiative, de passer en dessous avec ses mouvements d’épaule, et profite d’une erreur – la Néerlandaise se relevant après une attaque adverse – pour relancer et marquer un yuko. C’est la demi-finale, et cette fois la porte semble largement ouverte, avec déjà la perspective d’une finale… Peut-être contre la dangereuse n°2 japonaise présente ici, Kirari Yamaguchi, dixième mondiale, ou peut-être contre la seconde Française de la catégorie, sa rivale Manon Deketer.

… mais pas la vice championne du monde 2024

Mais la Polonaise Angelika Szymanska, quatorzième mondiale, se dresse en sur cet avant-dernier obstacle. Ironie du destin, elle avait été la finaliste de ces championnats du monde 2024 emportés par Van Lieshout – et où Clarisse avait fait troisième, battue alors par la Canadienne Catherine Beauchemin-Pinard – et, en cette année 2026, elle s’est hissée sur la troisième marche du podium des championnats d’Europe. Du très solide aussi, un peu moins forte a priori que la Néerlandaise dominée juste avant… mais plus motivée, mieux armée pour troubler le jeu avec son agressivité et son rythme. Elle rendait coup pour coup pendant trois minutes et cinquante secondes de combat, obtenant même un shido d’avance avec ses attaques agaçantes en yoko-tomoe-nage… Dans les dix dernières secondes, la séquence devient floue, elle réplique à la forte montée de main de Clarisse par des attaques de jambe et parvient à prendre le dessus sur un o-soto-gari simultané sur lequel elle a une seconde d’avance. Elle s’arrache pour convertir, plonge et s’accroche à ses hanches pour amener la féroce tricolore au contact du sol. À quelques secondes de la fin, c’est marqué au compteur, c’est plié pour l’histoire. Angelika Szymanska s’est rebellée. Clarisse Agbegnenou allait tranquillement finir sa journée par une victoire pour le bronze contre la Tchèque Renata Zachova, qu’elle surprenait par deux jolis gestes techniques, un ko-uchi-gari en réaction et une sorte de uchi-mata avec double contact sur la première jambe. Clarisse pouvait savourer le moment, qu’elle prolongeait en méditant à genoux, avec une pensée émue pour son père récemment disparu, sous les applaudissements et en saluant longuement le public chaleureux à son égard. Le premier test était passé, et plutôt bien. Même si elle a montré des limites dans le combat le plus intense, elle peut tout de même se projeter sur la suite.

Deketer, finale fatale

Elle n’est pas la seule à se projeter sur l’avenir proche. Si le public avait les yeux braqués sur le grand retour de la fille prodige, son enfant chéri devenue mère exemplaire, il suivait aussi avec intérêt la prestation de la vice championne d’Europe 2026, en passe de rejoindre le PSG Judo de Baptiste Leroy – lequel l’avait déjà accompagnée en 2022 avec le club de Blanc-Mesnil quand elle avait atteint une inattendue médaille mondiale. Manon Deketer est restée dans l’ombre trop dense de Clarisse Agbegnenou dans cette catégorie toutes ces années, mais elle est tout de même, à vingt-huit ans, médaillée mondiale et vice championne d’Europe, et c’est elle qui a aujourd’hui le leadership sur la catégorie. Membre du top 10 mondial quand Clarisse n’est encore que soixante-cinquième (jusqu’à la réactualisation du classement de la semaine prochaine), sélectionnée elle aussi pour les championnats du monde, elle n’a pas l’intention de céder la place à la corde à sa prestigieuse rivale sans lutter. Si Clarisse trébuche une fois de trop, Manon peut reprendre la course en tête et la garder.

Avant son relâchement coupable au sol en finale, Manon Deketer n’avait pas tremblé de la journée dans la Vaudoise Aréna.
Crédit photo : Aurélien Brandenburger / Agence Hikari

Elle fait elle aussi un bon tournoi à Lausanne, passant tour après tour jusqu’au moment décisif : une demi-finale contre la Japonaise Kirari Yamaguchi, championne d’Asie, deuxième à Tokyo, troisième à Paris… et victorieuse de leurs deux seules rencontres. Serrant le jeu au kumikata, Manon Deketer parvenait à annihiler la garde de droitière de la Japonaise, impuissante à la mettre en danger, et jouait habilement de la troisième pénalité au golden score. Une victoire importante, pour une finale de Grand Chelem – sa quatrième – qui tombait au meilleur moment pour lui permettre de prendre le dessus sur Clarisse Agbegnenou dans la bataille de Lausanne. Contre qui ? La Polonaise Angelika Szymanska, auréolée de sa victoire sur la légende française. Une bonne pioche pour Manon Deketer qui avait jusque-là toujours battue cette grande adversaire classée quatorzième mondiale. Mais cette fois, les techniques ne sortaient pas avec assez de force, elle se montrait un peu timorée, cherchant un peu trop la solution en ura-nage et se faisant soudain surprendre au sol dans une éclipse totale de défense, offrant cette précieuse médaille d’or à une Polonaise sans états d’âme de son côté, et trop heureuse de fondre sur l’aubaine. Une défaite frustrante, comme celle des championnats d’Europe, un combat qui pouvait être beaucoup mieux négocié, mais une journée de lutte et de victoires tout de même pour une combattante qui n’a pas renoncé à faire les Jeux olympiques. Dans cette catégorie, beaucoup de choses se joueront aux prochains championnats du monde.

Se classer ne suffit plus à Emé

Il en restait une, Clémence Emé en -70kg, elle aussi sélectionnée pour Bakou dans un gros mois, depuis notamment la blessure au genou et l’opération de la vice championne d’Europe Melkia Auchecorne. Cette ancienne médaillée mondiale juniors, désormais âgée de vingt-neuf ans, a su s’affirmer au moment où s’ouvrait la fenêtre de tir attendue depuis tant d’années. Médaillée à Tashkent et Douchanbé, victorieuse à Astana, elle s’est imposée dans le top 10 mondial et peut endosser le statut d’outsider pour une médaille mondiale.

Cinquième Grand Chelem consécutif dans le top 7 pour la Parisienne Clémence Emé.
Crédit photo : Aurélien Brandenburger / Agence Hikari

À Lausanne, la guerrière de l’AJA Paris XX se fait malheureusement surprendre en quarts par une nouvelle carte dans le jeu de Stéphane Traineau, actif promoteur du judo chinois, la jeune Lu Liu, qui trouvait la faille sur o-uchi-gari, et allait finir sa journée en bronze en écartant la Suissesse April Lynn Fohouo, dans un combat échevelé qu’elle concluait sur un bel ude-garami. Clémence Emé se hissait ensuite jusqu’à la petite finale, mais se heurtait cette fois à la Russe Madina Taimazova, médaillée mondiale et olympique, qui lui arrachait un waza-ari sur une confusion efficace, un seoi-nage orienté vers l’arrière, comme un ko-uchi-gari sans la jambe. Joli.

« Il y avait des profils que je n’avais pas encore pris en compétition, donc c’était bien de les prendre maintenant pour être prête derrière pour les championnats du monde. Après, je n’ai pas vraiment été moi-même aujourd’hui : je suis tombée certes, et je n’ai pas été précise non plus. Je ne me suis pas reconnue, mais cela reste encore un Grand Chelem que je termine en étant classée, je ne peux qu’être contente de cette régularité qui me permettra d’être tête de série à Bakou. Avec une nouvelle médaille, cela aurait été encore mieux, mais c’est ainsi… Place à la préparation spécifique des mondiaux ! »
Clémence Emé

Avec ses trois finales perdues, la France n’attend plus qu’une médaille d’or, et pourquoi pas deux pour rattraper le Japon seul en tête – devant la Russie bloquée à une victoire suite à la défaite de Danil Lavrentev contre le Brésilien Daniel Cargnin en finale des -73kg, et l’Allemagne qui a vu ses deux -70kg, Miriam Butkereit et Giovanna Scoccimarro, se disputer la première place, finalement obtenue par la première – et surpasser tout le monde sur le fil. Unique masculin français en piste ce dimanche, Maxim-Gaël Ngayap Hambou possède le sixième meilleur classement des -90kg en présence et ce serait la bonne occasion pour lui d’emporter son premier Grand Chelem et de redorer le blason de l’équipe masculine tricolore, pâlichonne dans sa campagne suisse. Les féminines, déjà quatre fois médaillées pour trois finales perdues, auront l’occasion de faire encore mieux sur le dernier jour, avec Kaila Issoufi, désormais membre du top 10 mondial des -78kg depuis sa troisième place des derniers championnats d’Europe. Et il faudra être forte pour empêcher Romane Dicko et Léa Fontaine de prendre le dessus en +78kg, où elles sont les deux plus hautes au classement mondial, avec une troisième place pour Léa, un rang devant la double médaillée de bronze olympique. Deux combattantes qui se préparent à frapper fort aux championnats du monde où elles sont toutes les deux sélectionnées. Ça commencera ce dimanche, à Lausanne.